Douce compagnie

21 novembre 1998

Colombie des miracles

Pour évoquer la littérature contemporaine colombienne, deux noms seulement viennent à l’esprit du lecteur français : Gabriel Garcia Marquez et Alvaro Mutis. Mais voici Laura Restrepo, née en 1950, universitaire avant de se tourner vers le journalisme, essayiste enga­gée et certainement romancière de talent.

Douce Compagnie son premier livre publié en français, ap­paraît pourtant d’abord comme un conte; il en a la magie et la légèreté, pour ne révéler qu’ensuite une réflexion plus profonde, enracinée dans les réalités de la Colombie et clai­rement issue du regard qu’une femme pose sur le monde.

Un ange en chair et en os

Nous sommes à Galilée, un faubourg pauvre de Bogota. Selon la rumeur […] un ange y aurait élu domicile. Repor­ter tout-terrain, la jeune Mona y est dépêchée sans tarder. […] Un ange ! « La Colombie est le pays au monde qui fa­brique le plus de miracles au mètre carré », grogne-t-elle en s’emparant de son appareil photo. Photographie-t-on un ange ? Bien sûr que non. Mais on peut en tomber éperdument amoureuse. Car l’ange bel et bien existe. Entouré et protégé par une cohorte de dévotes, vilipendé par le curé du coin, vénéré par les gamins. Un ange jeune, d’une beauté éblouissante et, assurément, sexué. Mais muet. Seules ses nombreuses cicatrices attestent d’un passé difficile.

La jeune fille et l’ange, donc. Une histoire un peu folle, vaguement mystique ? Pas du tout. Mais un rêve de femme, oui. D’une femme qui a parfois raté ses reportages pour s’y être trop impliquée : engagée jusqu’au cou dans la guérilla sandiniste quand on lui demandait d’observer les pour et les « contras »; […] Mona s’attache farouchement à l’ange par­ce qu’elle espère trouver avec lui l’impossible synthèse de l’amour divin et de l’amour profane.

L’aventure est belle. Elle pose aussi de bonnes question – les anges ne sont-ils que des homme égarés ? – et révèle de vraies frustrations : « Qui sait si cet ange n’est pas un messager venu en Colombie pour en finir avec tant de sa­loperies et tant de massacres… ? » Mais puisque les anges sont bannis de « cette Bogota d’épouvante », le roman de Laura Restrepo ne peut que se dissoudre dans l’absence. Nous laissant l’impression d’un miracle frôlé et surtout d’un beau livre, qui ne cesse de surprendre.

Source :
Le Monde diplomatique
Septembre 1998

RESTREPO, Laura, Douce compagnie. traduit de l’espagnol (Colombie) par Françoise Prébois, Rivages, Paris 1998, 205 p.

 

 

 

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