El hombre sin pais, ou la route de l’exil

18 août 1986

Quand les circonstances de la vie vous forcent à quitter votre pays, non pas pour des motifs touristiques, mais parce que c’est la seule fa­çon de pouvoir vivre encore quel­que temps en ce monde, le voyage n’est pas un plaisir et vous vous demandez sans cesse ce qui vous attend dans le nouveau pays où vous allez.

C’est ce qui m’est arrivé il y a six ans quand j’ai quitté mon pays, le Salvador, pour me réfu­gier au Costa Rica. Nous étions dix-sept jeunes; nous avons réus­si à sortir du pays sans trop de difficultés, cachés dans un ca­mion qui nous amena à un port. Là, nous avons pris un bateau qui nous a conduits au Nicaragua; dans ce pays, nous respirions un air de tranquillité et d’amitié, mais notre voyage devait se pour­suivre jusqu’à notre destination finale, le Costa Rica.

Au Costa Rica, l’accueil fut aimable et, pour commencer, on nous envoya dans une maison pour les réfugiés où les gens de l’endroit nous donnaient la nour­riture et les vêtements; en effet, à cette époque, les gens et le gou­vernement lui-même connais­saient les problèmes du Salvador, le peuple costaricain appuyait la cause du peuple salvadorien, de sorte qu’il y avait de la solidarité. Le seul point négatif était que le gouvernement n’avait pas défini de politique à l’égard des réfugiés et c’est ainsi que nous avons passé un an et demi comme « tou­ristes en transit », sans permis de travail.

À la suite de pressions exer­cées par les groupes de solidarité, par les groupes de défense des droits humains et par nous-mêmes, on nous a accordé le sta­tut de réfugiés, mais toujours sans permis de travail; nous ne recevions qu’une aide financière « de base », insuffisante, ce qui obligea plusieurs d’entre nous à travailler clandestinement; la ri­poste du gouvernement fut la dé­portation et l’expulsion d’un grand nombre :

Aux prises avec la bureaucratie

De nouveau, les groupes de ré­fugiés, les groupes de solidarité’ et de défense des droits humains se mobilisèrent pour exiger que l’on définisse clairement la poli­tique à l’égard des réfugiés et que cessent les déportations. C’est ainsi qu’en 1982 un nouveau pro­gramme pour les réfugiés fut établi par le Haut Commissariat des Nations-Unies pour les Réfugiés, en coordination avec l’Institut Mixte d’Aide Sociale, un orga­nisme gouvernemental fortement bureaucratisé et corrompu où le favoritisme était monnaie courante, ainsi qu’avec Caritas-Costa Rica et d’autres orga­nismes non-gouvernementaux.

Le nouveau programme consistait à créer des entreprises autogérées : un groupe de réfugiés présentait un projet de production à l’un des organismes costa­ricains responsables du program­me; si, après les évaluations fi­nancières obligatoires, le projet était accepté, alors le Haut-Commissariat pour les Réfugiés fournissait une subvention cou­vrant le coût de la machinerie et de l’équipement, des matières premières, ainsi que les salaires (au taux minimum) pour une pé­riode de trois à six mois. C’était l’idée parfaite pour utiliser la main-d’œuvre des réfugiés sans déplacer la main-d’œuvre costa­ricaine; mais cette idée et le pro­gramme lui-même divisaient le gouvernement à cause du mécon­tentement qu’ils pourraient cau­ser parmi le peuple du Costa Ri­ca, où le chômage et l’inflation sont élevés.

Le programme commença à être mis en œuvre avec des pro­jets pilotes qui reçurent des sommes allant de 1 000 $ à 15 000 $ US. Et soudain, de fa­çon inattendue et sans donner la moindre explication, le gouver­nement ordonna la fermeture de plusieurs projets, sous prétexte qu’« ils n’avaient pas d’autorisa­tion de fonctionnement et que leurs membres n’avaient pas de permis de travail »; certains de ces projets n’avaient ouvert leurs portes au public que depuis quel­ques semaines.

En plus du rejet du programme par le gouvernement, certains autres facteurs moins visibles conduisirent de nombreux projets autogérés à la faillite :

  1. Les études et les évaluations financières duraient de 6 mois à un an; si le projet était ac­cepté, la somme destinée à l’i­tem « machinerie et équipe­ment » était coupée de 25 %, sans qu’il y ait de justification;
  2. les organismes chargés de la mise en œuvre des projets ne prêtaient aucune assistance fi­nancière ou technique.

Si l’on ajoute à tout cela le fait que la majorité des réfugiés étaient des paysans, on compren­dra que l’espérance de vie de ces « entreprises de réfugiés » était pratiquement nulle.

Nous devenons indésirables

De nouveau, les réfugiés se mirent à faire des manifestations publiques pour dénoncer le gou­vernement et exiger le droit au travail, mais le peuple costa­ricain, qui avait été notre allié, réagit négativement; cela s’expli­que par la campagne menée contre nous par les médias, asso­ciés à des groupes nationalistes et au gouvernement lui-même; on nous accusait d’être responsables de tous les maux politiques, sociaux et même économiques qui affligeaient le pays. Le gouver­nement s’est servi du méconten­tement populaire qui régnait à cette époque pour atteindre son but : la fermeture de tous les pro­jets et l’expulsion des réfugiés à tendance démocratique, que l’on appelait « subversifs ».

Mais l’agitation et le mécon­tentement populaires résultant de l’inflation et de la corruption gouvernementale atteignirent un tel niveau que l’excuse des réfu­giés ne suffisait plus à cacher le caractère exploiteur et répressif du gouvernement : ce beau pays, de tradition pacifique, devint le théâtre d’affrontements entre la police et les organisations étu­diantes et syndicales. Plusieurs dans le pays se mirent à souhaiter la mise sur pied d’une armée, ce qui est interdit par la constitution : grâce à la « collaboration toujours opportune, désintéressée et gra­tuite » des États-Unis, la forma­tion de l’armée est aujourd’hui une réalité.

Le gouvernement du Costa Ri­ca souhaitait l’expulsion de tous les réfugiés, mais il ne pouvait pas le faire parce qu’il est signa­taire du Protocole des Nations-Unies sur les Réfugiés; il se mit donc à appliquer une méthode de « dissuasion » visant à ce que le réfugié lui-même en vienne à vouloir quitter le pays. Cette méthode consistait en :

  1. visites injustifiées et harcèlement de la part des agents d’immigration;
  2. fermeture des projets d’entre­prises autogérées sous des prétextes économiques ou lé­gaux;
  3. suspension de l’aide économi­que du Haut-Commissariat pour les Réfugiés aux réfugiés qui refusaient de s’engager dans les projets autogérés;
  4. émission de permis de travail pour les réfugiés, permis dont l’obtention exige des dé­marches qui durent de 6 mois à un an.

C’est ainsi qu’a commencé l’exode des réfugiés, surtout sal­vadoriens, vers l’Australie et le Canada, grâce aux programmes d’immigration de ces pays. Les réfugiés qui ne furent pas ac­ceptés dans le cadre de ces pro­grammes, en majorité des pay­sans sans instruction, durent re­tourner au Salvador. En 1983, il y avait de 15 000 à 20 000 réfu­giés salvadoriens au Costa Rica; aujourd’hui, il y en a à peine 3 000.

Tous les réfugiés ne sont pas égaux

Pendant ce temps, le gouver­nement et la presse écrite commencèrent à donner un traite­ment spécial aux réfugiés nicara­guayens : on les présentait comme des gens « épris de liberté, et de démocratie », dont la patrie avait été « volée par le communisme ». C’est que la « contra » (combat­tants anti-sandinistes) opère à partir du Costa Rica : pour 500 $ US par mois, des Costa-Ricains sans emploi (majoritairement des jeunes) et des réfugiés nicara­guayens s’enrôlent dans la « contra » : c’est, pour le gouver­nement costaricain, une nou­velle méthode de lutte contre le chômage ! Mais, selon un de mes amis costaricains, là où c’est vraiment « rentable » de s’enrôler dans la « contra », c’est au Hondu­ras : là, on paie 2 000 $ US par mois.

Dans tout le nord du Costa Ri­ca, le long de la frontière du Ni­caragua, il y a un grand nombre de « contras » et de conseillers américains. Le résultat, c’est que le Nicaragua est attaqué à partir du Costa Rica et, lorsqu’il riposte et poursuit les attaquants, la presse costa-ricaine parle de « violation et invasion du terri­toire national », appelant le peuple à la guerre et demandant de l’aide à ses « alliés de l’Ouest ».

Le Costa Rica, petit pays d’à peine trois millions d’habitants, avec une dévaluation monétaire de 700 %, une inflation et une dette extérieure géante qui étouffent cette petite nation lati­no-américaine pour se soumettre au désir du gouvernement améri­ cain de détruire le Nicaragua. Il s’agit d’un grand théâtre, mais un théâtre mal monté, car il n’est pas facile de surmonter les contradic­tions et tes désaccords concer­nant la façon de diriger l’« entre­prise »; les points de vue des inté­ressés sont très différents; chaque jour, dans la presse écrite et à la télévision, ces contradictions se traduisent en insultes et en accu­sations réciproques, ce qui pro­duit méfiance et mécontentement au sein du peuple costaricain, qui voit d’un mauvais œil l’ingé­rence des États-Unis dans la vie intérieure du pays et les attaques faites contre un pays voisin par des étrangers contre lesquels le gouvernement se refuse à inter­venir.

Le temps dira de quel côté sont la raison et le droit; l’histoire ré­vélera la vérité et condamnera les traîtres.

Costa Rica, beau pays aux plages magnifiques et aux grands parcs vierges… Tant de lieux dont je me souviens… J’y ai vécu cinq ans, une partie de ma jeu­nesse. C’est là que je me suis marié. C’est peut-être pour cela que j’ai la nostalgie du Costa Ri­ca, tout comme j’ai la nostalgie de mon petit coin de terre, le Salvador.

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