Quand les circonstances de la vie vous forcent à quitter votre pays, non pas pour des motifs touristiques, mais parce que c’est la seule façon de pouvoir vivre encore quelque temps en ce monde, le voyage n’est pas un plaisir et vous vous demandez sans cesse ce qui vous attend dans le nouveau pays où vous allez.
C’est ce qui m’est arrivé il y a six ans quand j’ai quitté mon pays, le Salvador, pour me réfugier au Costa Rica. Nous étions dix-sept jeunes; nous avons réussi à sortir du pays sans trop de difficultés, cachés dans un camion qui nous amena à un port. Là, nous avons pris un bateau qui nous a conduits au Nicaragua; dans ce pays, nous respirions un air de tranquillité et d’amitié, mais notre voyage devait se poursuivre jusqu’à notre destination finale, le Costa Rica.
Au Costa Rica, l’accueil fut aimable et, pour commencer, on nous envoya dans une maison pour les réfugiés où les gens de l’endroit nous donnaient la nourriture et les vêtements; en effet, à cette époque, les gens et le gouvernement lui-même connaissaient les problèmes du Salvador, le peuple costaricain appuyait la cause du peuple salvadorien, de sorte qu’il y avait de la solidarité. Le seul point négatif était que le gouvernement n’avait pas défini de politique à l’égard des réfugiés et c’est ainsi que nous avons passé un an et demi comme « touristes en transit », sans permis de travail.
À la suite de pressions exercées par les groupes de solidarité, par les groupes de défense des droits humains et par nous-mêmes, on nous a accordé le statut de réfugiés, mais toujours sans permis de travail; nous ne recevions qu’une aide financière « de base », insuffisante, ce qui obligea plusieurs d’entre nous à travailler clandestinement; la riposte du gouvernement fut la déportation et l’expulsion d’un grand nombre :
Aux prises avec la bureaucratie
De nouveau, les groupes de réfugiés, les groupes de solidarité’ et de défense des droits humains se mobilisèrent pour exiger que l’on définisse clairement la politique à l’égard des réfugiés et que cessent les déportations. C’est ainsi qu’en 1982 un nouveau programme pour les réfugiés fut établi par le Haut Commissariat des Nations-Unies pour les Réfugiés, en coordination avec l’Institut Mixte d’Aide Sociale, un organisme gouvernemental fortement bureaucratisé et corrompu où le favoritisme était monnaie courante, ainsi qu’avec Caritas-Costa Rica et d’autres organismes non-gouvernementaux.
Le nouveau programme consistait à créer des entreprises autogérées : un groupe de réfugiés présentait un projet de production à l’un des organismes costaricains responsables du programme; si, après les évaluations financières obligatoires, le projet était accepté, alors le Haut-Commissariat pour les Réfugiés fournissait une subvention couvrant le coût de la machinerie et de l’équipement, des matières premières, ainsi que les salaires (au taux minimum) pour une période de trois à six mois. C’était l’idée parfaite pour utiliser la main-d’œuvre des réfugiés sans déplacer la main-d’œuvre costaricaine; mais cette idée et le programme lui-même divisaient le gouvernement à cause du mécontentement qu’ils pourraient causer parmi le peuple du Costa Rica, où le chômage et l’inflation sont élevés.
Le programme commença à être mis en œuvre avec des projets pilotes qui reçurent des sommes allant de 1 000 $ à 15 000 $ US. Et soudain, de façon inattendue et sans donner la moindre explication, le gouvernement ordonna la fermeture de plusieurs projets, sous prétexte qu’« ils n’avaient pas d’autorisation de fonctionnement et que leurs membres n’avaient pas de permis de travail »; certains de ces projets n’avaient ouvert leurs portes au public que depuis quelques semaines.
En plus du rejet du programme par le gouvernement, certains autres facteurs moins visibles conduisirent de nombreux projets autogérés à la faillite :
- Les études et les évaluations financières duraient de 6 mois à un an; si le projet était accepté, la somme destinée à l’item « machinerie et équipement » était coupée de 25 %, sans qu’il y ait de justification;
- les organismes chargés de la mise en œuvre des projets ne prêtaient aucune assistance financière ou technique.
Si l’on ajoute à tout cela le fait que la majorité des réfugiés étaient des paysans, on comprendra que l’espérance de vie de ces « entreprises de réfugiés » était pratiquement nulle.
Nous devenons indésirables
De nouveau, les réfugiés se mirent à faire des manifestations publiques pour dénoncer le gouvernement et exiger le droit au travail, mais le peuple costaricain, qui avait été notre allié, réagit négativement; cela s’explique par la campagne menée contre nous par les médias, associés à des groupes nationalistes et au gouvernement lui-même; on nous accusait d’être responsables de tous les maux politiques, sociaux et même économiques qui affligeaient le pays. Le gouvernement s’est servi du mécontentement populaire qui régnait à cette époque pour atteindre son but : la fermeture de tous les projets et l’expulsion des réfugiés à tendance démocratique, que l’on appelait « subversifs ».
Mais l’agitation et le mécontentement populaires résultant de l’inflation et de la corruption gouvernementale atteignirent un tel niveau que l’excuse des réfugiés ne suffisait plus à cacher le caractère exploiteur et répressif du gouvernement : ce beau pays, de tradition pacifique, devint le théâtre d’affrontements entre la police et les organisations étudiantes et syndicales. Plusieurs dans le pays se mirent à souhaiter la mise sur pied d’une armée, ce qui est interdit par la constitution : grâce à la « collaboration toujours opportune, désintéressée et gratuite » des États-Unis, la formation de l’armée est aujourd’hui une réalité.
Le gouvernement du Costa Rica souhaitait l’expulsion de tous les réfugiés, mais il ne pouvait pas le faire parce qu’il est signataire du Protocole des Nations-Unies sur les Réfugiés; il se mit donc à appliquer une méthode de « dissuasion » visant à ce que le réfugié lui-même en vienne à vouloir quitter le pays. Cette méthode consistait en :
- visites injustifiées et harcèlement de la part des agents d’immigration;
- fermeture des projets d’entreprises autogérées sous des prétextes économiques ou légaux;
- suspension de l’aide économique du Haut-Commissariat pour les Réfugiés aux réfugiés qui refusaient de s’engager dans les projets autogérés;
- émission de permis de travail pour les réfugiés, permis dont l’obtention exige des démarches qui durent de 6 mois à un an.
C’est ainsi qu’a commencé l’exode des réfugiés, surtout salvadoriens, vers l’Australie et le Canada, grâce aux programmes d’immigration de ces pays. Les réfugiés qui ne furent pas acceptés dans le cadre de ces programmes, en majorité des paysans sans instruction, durent retourner au Salvador. En 1983, il y avait de 15 000 à 20 000 réfugiés salvadoriens au Costa Rica; aujourd’hui, il y en a à peine 3 000.
Tous les réfugiés ne sont pas égaux
Pendant ce temps, le gouvernement et la presse écrite commencèrent à donner un traitement spécial aux réfugiés nicaraguayens : on les présentait comme des gens « épris de liberté, et de démocratie », dont la patrie avait été « volée par le communisme ». C’est que la « contra » (combattants anti-sandinistes) opère à partir du Costa Rica : pour 500 $ US par mois, des Costa-Ricains sans emploi (majoritairement des jeunes) et des réfugiés nicaraguayens s’enrôlent dans la « contra » : c’est, pour le gouvernement costaricain, une nouvelle méthode de lutte contre le chômage ! Mais, selon un de mes amis costaricains, là où c’est vraiment « rentable » de s’enrôler dans la « contra », c’est au Honduras : là, on paie 2 000 $ US par mois.
Dans tout le nord du Costa Rica, le long de la frontière du Nicaragua, il y a un grand nombre de « contras » et de conseillers américains. Le résultat, c’est que le Nicaragua est attaqué à partir du Costa Rica et, lorsqu’il riposte et poursuit les attaquants, la presse costa-ricaine parle de « violation et invasion du territoire national », appelant le peuple à la guerre et demandant de l’aide à ses « alliés de l’Ouest ».
Le Costa Rica, petit pays d’à peine trois millions d’habitants, avec une dévaluation monétaire de 700 %, une inflation et une dette extérieure géante qui étouffent cette petite nation latino-américaine pour se soumettre au désir du gouvernement améri cain de détruire le Nicaragua. Il s’agit d’un grand théâtre, mais un théâtre mal monté, car il n’est pas facile de surmonter les contradictions et tes désaccords concernant la façon de diriger l’« entreprise »; les points de vue des intéressés sont très différents; chaque jour, dans la presse écrite et à la télévision, ces contradictions se traduisent en insultes et en accusations réciproques, ce qui produit méfiance et mécontentement au sein du peuple costaricain, qui voit d’un mauvais œil l’ingérence des États-Unis dans la vie intérieure du pays et les attaques faites contre un pays voisin par des étrangers contre lesquels le gouvernement se refuse à intervenir.
Le temps dira de quel côté sont la raison et le droit; l’histoire révélera la vérité et condamnera les traîtres.
Costa Rica, beau pays aux plages magnifiques et aux grands parcs vierges… Tant de lieux dont je me souviens… J’y ai vécu cinq ans, une partie de ma jeunesse. C’est là que je me suis marié. C’est peut-être pour cela que j’ai la nostalgie du Costa Rica, tout comme j’ai la nostalgie de mon petit coin de terre, le Salvador.



