Kadhafi et le terrorisme

18 septembre 1986

Il est à présent certain que le gouvernement de Kadhafi a ap­puyé certaines actions généra­lement qualifiées de terroristes, et que ceci pose un pro­blème de sécurité aux gouver­nements occidentaux. De là à conclure que la solution consiste à bombarder des villes libyennes, il y a un fossé, que ni des considérations morales ni des soucis pragmatiques ne permettent de franchir.

Tout d’abord, la notion même d’acte terroriste doit être précisée : il s’agit d’une action qui vise à agir non pas sur les moyens de l’adver­saire, mais sur son ,moral. Les actes terroristes font donc sou­vent des victimes innocentes : Or si les actes terroristes pratiqués par des forces politiques qui n’ont pas de pouvoir réel se caractérisent par leur aspect clan­destin, ils ne sont pas plus condamnables que ceux qui, pra­tiqués ouvertement par une grande puissance, font bien plus de victimes innocentes. Dans ce sens, le gouvernement améri­cain, qui finance ouvertement les centras en Amérique centrale, et qui pose des mines dans les ports du Nicaragua, ne peut se pré­tendre le défenseur de la moralité internationale. Ce même gouvernement appuie systématiquement et finance les bombardements israéliens de villages libanais et de camps de réfugiés palesti­niens, faisant bien plus de vic­times innocentes que tous les actes de terrorisme attribués à des Palestiniens. Ce qui différencie ces actions américaines et israéliennes des actes commis par les terroristes palestiniens que Ka­dhafi est accusé de financer, c’est surtout l’aspect clandestin, ab­sent des premiers, présents chez les seconds. D’un point de vue moral, on pourrait donc dire que les actions terroristes du gouver­nement des États-Unis ou de ce­lui d’Israël sont bien plus condamnables, d’abord à cause du nombre beaucoup plus grand de victimes innocentes qui en ré­sulte. mais aussi, et surtout, à cause de leur finalité : perpétuer la dépossession d’un peuple. Il faut ajouter que les grands médias nord-américains passent souvent sous silence ces actes-là de terro­risme.

Quant à la prétention améri­caine de faire cesser le terrorisme en bombardant des villes li­byennes, elle démontre une méconnaissance totale des réalités sociales et politiques de la ré­gion.

Car ce n’est pas l’argent de Ka­dhafi qui pousse de jeunes palestiniens à aller mourir dans des aéroports européens, après avoir lancé une grenade. Beaucoup de, ces jeunes ont eux-mêmes subi le terrorisme israélien, ils ont vu le gouvernement des États-Unis ap­puyer moralement et matérielle­ment ces agressions israéliennes. Ils ont vu des membres de leurs familles mourir sous des bombes américaines. Et ils voient le gou­vernement américain s’opposer systématiquement à toute solu­tion politique qui ne revient pas à une reddition totale des Palesti­niens. Et chaque fois que le pro­cessus politique arrive à des cul-de-sacs, les actes terroristes re­prennent de plus belle. C’est donc le désespoir, et non l’argent de Kadhafi, qui pousse ces jeunes à commettre des actes dont la seule finalité est de dire aux gou­vernements occidentaux : tant que notre sécurité ne sera pas garan­tie, celle de vos citoyens ne le sera pas non plus. Kadhafi pour­rait disparaître demain : il n’en se­ra que plus dangereux, car il de­viendra le mythe de celui qui a voulu s’opposer aux agresseurs américains et israéliens; les actes terroristes, eux, ne s’arrêteront pas tant que leur cause — la dé­possession du peuple palestinien — persistera.

Enfin, l’action américaine au­ra un effet de plus : celle de ren­forcer, et non d’affaiblir la posi­tion de Kadhafi. Alors que son autorité commençait à s’émous­ser, le raid américain sur la Libye enlève à toute force d’opposition dans le pays l’occasion de se ma­nifester : aucune force politique libyenne ne voudrait courir le ris­que d’être perçue comme étant à la solde des américains, dans un pays où la politique de ces der­niers n’est pas particulièrement prisée. D’autre part, le raid ren­forcera un peu partout dans le monde arabe certaines tendances radicales anti-occidentales, ac­centuant ainsi une polarisation dont les premiers bénéficiaires seront les mouvements inté­gristes.

Rachad Antonius est sociologue, membre du Centre d’études arabes pour le développement, le CEAD.
Tiré de « l’Autre Actualité » No 13 – été 1986

Partager :

facebook icontwitter iconfacebook icon

Autres articles de :