Il est à présent certain que le gouvernement de Kadhafi a appuyé certaines actions généralement qualifiées de terroristes, et que ceci pose un problème de sécurité aux gouvernements occidentaux. De là à conclure que la solution consiste à bombarder des villes libyennes, il y a un fossé, que ni des considérations morales ni des soucis pragmatiques ne permettent de franchir.
Tout d’abord, la notion même d’acte terroriste doit être précisée : il s’agit d’une action qui vise à agir non pas sur les moyens de l’adversaire, mais sur son ,moral. Les actes terroristes font donc souvent des victimes innocentes : Or si les actes terroristes pratiqués par des forces politiques qui n’ont pas de pouvoir réel se caractérisent par leur aspect clandestin, ils ne sont pas plus condamnables que ceux qui, pratiqués ouvertement par une grande puissance, font bien plus de victimes innocentes. Dans ce sens, le gouvernement américain, qui finance ouvertement les centras en Amérique centrale, et qui pose des mines dans les ports du Nicaragua, ne peut se prétendre le défenseur de la moralité internationale. Ce même gouvernement appuie systématiquement et finance les bombardements israéliens de villages libanais et de camps de réfugiés palestiniens, faisant bien plus de victimes innocentes que tous les actes de terrorisme attribués à des Palestiniens. Ce qui différencie ces actions américaines et israéliennes des actes commis par les terroristes palestiniens que Kadhafi est accusé de financer, c’est surtout l’aspect clandestin, absent des premiers, présents chez les seconds. D’un point de vue moral, on pourrait donc dire que les actions terroristes du gouvernement des États-Unis ou de celui d’Israël sont bien plus condamnables, d’abord à cause du nombre beaucoup plus grand de victimes innocentes qui en résulte. mais aussi, et surtout, à cause de leur finalité : perpétuer la dépossession d’un peuple. Il faut ajouter que les grands médias nord-américains passent souvent sous silence ces actes-là de terrorisme.
Quant à la prétention américaine de faire cesser le terrorisme en bombardant des villes libyennes, elle démontre une méconnaissance totale des réalités sociales et politiques de la région.
Car ce n’est pas l’argent de Kadhafi qui pousse de jeunes palestiniens à aller mourir dans des aéroports européens, après avoir lancé une grenade. Beaucoup de, ces jeunes ont eux-mêmes subi le terrorisme israélien, ils ont vu le gouvernement des États-Unis appuyer moralement et matériellement ces agressions israéliennes. Ils ont vu des membres de leurs familles mourir sous des bombes américaines. Et ils voient le gouvernement américain s’opposer systématiquement à toute solution politique qui ne revient pas à une reddition totale des Palestiniens. Et chaque fois que le processus politique arrive à des cul-de-sacs, les actes terroristes reprennent de plus belle. C’est donc le désespoir, et non l’argent de Kadhafi, qui pousse ces jeunes à commettre des actes dont la seule finalité est de dire aux gouvernements occidentaux : tant que notre sécurité ne sera pas garantie, celle de vos citoyens ne le sera pas non plus. Kadhafi pourrait disparaître demain : il n’en sera que plus dangereux, car il deviendra le mythe de celui qui a voulu s’opposer aux agresseurs américains et israéliens; les actes terroristes, eux, ne s’arrêteront pas tant que leur cause — la dépossession du peuple palestinien — persistera.
Enfin, l’action américaine aura un effet de plus : celle de renforcer, et non d’affaiblir la position de Kadhafi. Alors que son autorité commençait à s’émousser, le raid américain sur la Libye enlève à toute force d’opposition dans le pays l’occasion de se manifester : aucune force politique libyenne ne voudrait courir le risque d’être perçue comme étant à la solde des américains, dans un pays où la politique de ces derniers n’est pas particulièrement prisée. D’autre part, le raid renforcera un peu partout dans le monde arabe certaines tendances radicales anti-occidentales, accentuant ainsi une polarisation dont les premiers bénéficiaires seront les mouvements intégristes.
Rachad Antonius est sociologue, membre du Centre d’études arabes pour le développement, le CEAD.
Tiré de « l’Autre Actualité » No 13 – été 1986




