Inde
En Inde, les meurtres de jeunes mariées, enflammées vives par une belle-famille insatisfaite de la dot, se sont multipliés au cours des dernières années. Accidents de cuisine, prétendent les meurtriers, qui agissent en toute impunité. Assassinats déguisés, dénoncent des activistes, qui réclament justice pour leur fille.
Par une nuit chaude de mars, Gomti, jeune fille du village de Panna, dans l’État du Madhya Pradesh, s’apprête à rencontrer un inconnu… qui deviendra son mari dans quelques instants. Drapée dans sa tenue d’apparat rose et or, les yeux soulignés de Khôl, les mains enluminées de henné, l’adolescente de 16 ans s’avance timidement et lève les yeux vers Radhishayam, de neuf ans son aîné.
La famille de la mariée, qui n’est pourtant pas riche, reçoit tout le village, décoré pour l’occasion, ainsi que des amis et de la parenté des environs. La célébration, pour laquelle les femmes ont revêtu leurs plus beaux saris, durera jusque tard dans la nuit. Un peu avant le mariage, dans une maison où les hommes se sont rassemblés, le frère de Gomti présente à Radhishavam une partie de la dot que son père offre à l’époux L’alliance s’est conclue rapidement entre les parents des mariés, il y a tout juste une semaine, sur la foi des données astrologiques des époux. Gomti fera désormais partie de la famille de son mari. Pour le meilleur et pour le pire. Et le pire en Inde, est dramatique.
Des statistiques qui patient de meurtres
Selon les dernières statistiques du National Crime Record Bureau, jugées modérées, 6 637 jeunes mariées ont été tuées en 1999, le plus souvent brûlées vives par leur belle-famille après avoir été aspergées de kérosène. La raison : dot non versée ou pas suffisamment élevée. Un an plus tôt, on en recensait 6 975. C’est 1 158 de plus que 1993. L’État septentrional de l’Uttar Pradesh, qui abrite la capitale de Delhi, compte le plus de cas de meurtres, soit 2 229 en 1998. Amnistie Internationale évalue à 15 000 par année le nombre de décès liés aux questions de dot, dont plusieurs sont déguisés en accidents de cuisine.
[…] Les noms de l’Unité des grands brûlés et du Département de la chirurgie esthétique de l’hôpital du Benares Hundi University, à Varanasi, auraient pu être féminisés. « Quatre-vingt-cinq à 90 % des personnes qui se présentent ici sont des cas de dot », témoigne l’infirmière en chef, qui préserve son identité de peur des réactions de ses patrons. Au cours de la seule semaine précédant la visite de la journaliste de la Gazette des femmes, deux jeunes femmes avaient succombé à leurs brûlures. Une autre avait quitté l’hôpital sans attendre son congé pour éviter les frais de base d’hospitalisation de 100 roupies par jours (un peu plus de 3 SCAN), sans compter les médicaments et les traitements. Une somme élevée dans un pays où le revenu mensuel moyen s’élève à 27 SCAN par mois.
[….] Pourtant le fait de demander, de donner ou de recevoir une dot est illégal depuis 1961, en vertu du Dowry Prohibition Act. Comment expliquer la persistance de cette pratique, et le fait qu’elle prenne de plus en plus d’ampleur ? Phénomène profondément ancré dans la tradition indienne, la dot servait à l’origine les intérêts de la mariée. « Elle était perçue comme une compensation du fait que les femmes ne recevaient pas en héritage la terre de leur père. Elle devait être utilisée par l’épouse en cas d’urgence seulement », explique Ranjan Sheel, auteure d’un ouvrage sur la question (Political Economy of Dowry, Manohar, New Delhi, 1999,) Aujourd’hui, on constate que les biens cédés en guise de dot sont immédiatement saisis par la belle-famille. Détournement de sens, donc.
Éveil de la population
[…] L’éveil de la population aux meurtres pour dot passe par l’exemple de jeunes femmes, encore rares, qui courageusement défient l’ordre établi.
En mars 2003, l’histoire de Nisha Sharma, une jeune femme qui avait refusé de se marier après exigence par son futur époux d’un ajout de 3.5 000 $ à la dot promise, quelques minutes avant la cérémonie, a eu un retentissement remarquable dans les médias indiens. « La réaction du public à ce cas montre que la société indienne est prête à avancer », constate l’auteure Ranjana Shen. Inlassablement, à l’assemblée de femmes et d’hommes participant à la manifestation de Varanasi, les militantes telle Apaji Shadaja font .entendre leur voix pour que cesse l’inacceptable. Et pour enfin « convaincre la population que les filles sont égales aux garçons ».
Source : Caroline Montpetit, Inde : La dot ou la vie, La Gazette des femmes, sept.-oct. 2004 Vol. 26 No. 2




