La révolution et le bon sens

1 mars 2007

Vues de l’autre côté de la frontière

Il est toujours un peu étrange de croiser, dans ses lectures, de véritables socialistes annonçant la révolution avec un grand R. Elle est pour bientôt en passant. C’est David North qui nous l’apprend dans The crisis of American Democrary, une transcription de quelques quatre conférences que le patron —pardon, le camarade — du conseil éditorial d’un site internet socialiste fort connu (wsws.org), a donné entre 2000 et 2004. North fait penser à ces profs de Cégep un peu défraîchis qui nous apprenaient que les crises économiques étaient des crises de surproduction et que le contrôle de tout et rien par l’État ne risque jamais d’entraîner une certaine inefficacité ou même, de la corruption. Ils étaient d’autant plus convaincants, qu’ils connaissaient toutes les cases où placer les événements de ce monde ; le grand horloge de l’Histoire n’avaient pas de secret pour eux.

Pour North non plus, les évé­nements récents aux États-Unis ne sont pas enveloppés d’aucun mystère. Cela n’est probable­ment pas étranger au fait qu’à peine trois semaines après l’élection très serrée de 2000, North qualifiait cette crise cons­titutionnelle de conflit irré­pressible de nature sociale et économique. Il ne suffisait pas à North de simplement déplo­rer que les juges de la Cour suprême ait été si partisans dans leur jugement en faveur de Bush, il lui fallait tout de suite tracer un parallèle entre l’élec­tion de 2000 et… la guerre de sécession américaine.

Car, voyez-vous, la carte élec­torale de 2000 ressemble à la séparation entre les états escla­vagistes du Sud et les états abolitionnistes du Nord, à l’aube du conflit. La guerre ci­vile qui s’en suivit n’est, en pas­sant, que le résultat d’un con­flit entre deux sortes de capi­talisme (archaïque au Sud, dy­namique au Nord). Le pro­blème, c’est que, contraire­ment à l’élection de Lincoln en 1860, celle de Bush ne pro­voqua pas la sécession du Nord. Léger détail. Qu’à cela ne tienne, le parallèle est tracé et il ne suffit plus que d’aligner les chiffres sur le fossé croissant entre les riches et les pauvres pour nous faire trembler de peur ou d’espoir, c’est selon.

Une crise économique viendra bientôt cristalliser les forces vives du prolétariat et hop, c’est l’eldorado socialiste.

Cette théorie a évidemment quelques lacunes : elle n’explique pas pourquoi Bush a été réélu si ce n’est que parce que la crise se poursuit. Elle n’explique pas pourquoi le Parti égalitaire socialiste, pour lequel North milite, n’a jamais fait élire un représentant. C’est par ailleurs peu facile d’expliquer le fort taux d’abstention aux États-Unis par le fait que les électeurs sont désabusés ; peut-être le sont-ils mais confortablement ?

Si vous avez le goût d’une dis­cussion plus sereine des pro­blèmes de notre temps, vous devriez plutôt considérer Paul Krugman, un éminent écono­miste qui est réputé être le plus important columnist aux États-Unis. The Accidentai Theorist a été publié en 1998 et porte donc, contrairement à ses ouvrages plus récents sur Bush, essentiellement sur l’économie. Krugman est une sommité en matière de crise monétaire et d’économie internationale. Il explique des problèmes parfois complexes avec une simplicité désarmante.

Révolution à venir

Ce que vous devez savoir, c’est que Krugman est un défenseur de l’économie de marché : les crises économiques sont moins causées, prétend-t-il, par de méchants spéculateurs que par des politiques monétaires erra­tiques de gouvernements qui le sont tout autant (Des cas comme celui du financier Georges Soros qui fit fortune en provoquant la chute de la livre sterling, sont rarissimes et sont moins dus aux lacunes du marché qu’aux aptitudes de Soros lui-même). Le libre-échange profite — oui, oui — aux travailleurs du tiers-monde et notre dénonciation des exigences du marché a plus à voir, selon lui, avec la sensi­bilité et la culpabilité.

Cela dit, il défend aussi un système de santé géré par l’État et des taxes à la pollution. Ces taxes pourraient devenir la principale source de revenu du gouvernement. Elles permet­traient de réduire d’autres taxes ou impôts. Tous les manuels d’économie présentent d’ail­leurs le cas de la pollution com­me le meilleur exemple d’une « externalité » que le marché ne peut gérer et qui nécessite l’in­tervention du gouvernement. Bref, l’état de l’environne­ment, ou comme pourrait dire un marxiste, les conditions ma­térielles, risquent bel et bien de provoquer une révolution du capitalisme.

NORTH, David. The crisis of American democracy, Mehring, 2004.KRUGMAN, Paul. The accidenta) theorist Norton, 1998.

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