Littérature de consommation ou consommation de littérature

15 janvier 1986

Durant de nombreuses années, les « purs » de la littérature ont joué à la politique de l’autruche en refusant de constater un phénomène, qui pourtant, naissait à côté d’eux : celui de la para-littérature.

C’est le monde de la bande dessinée qui, le premier, a acquis ses titres de noblesses. De nom­breux colloques et études lui sont consacrés, elle est enseignée comme matière dans les cégeps et les universités. Ce n’est pas aussi sûr en ce qui concerne les romans (genre Harlequin), les romans-photos et même parfois certains best-sellers.

Même si peu de monde avoue avoir acheté des photos-romans ou des romans Harlequin, on constate que ceux qui en ont lu, sont très nombreux. Notre pro­pos, cette fois, se limitera à quel­ques constatations sur les photos-romans.

Le roman-photo est né en Italie vers les années 50. C’est un genre qui a beaucoup de succès dans les pays latins. Les publications sont variées et le chiffre d’affaires est plus qu’imposant : « Nous deux », « Femmes d’aujourd’hui », « Inti­mité », « Télé-poche », etc.

La publication mensuelle de romans-photos dépasse large­ment la vingtaine de millions d’exemplaires. Si l’on se réfère aux études suivant lesquelles un exemplaire de photo-roman est parcouru par au moins trois lec­teurs, ce sont mensuellement, quelque soixante millions de personnes qu’atteignent ces ré­cits.

Quel est l’univers du roman-photo ? Bien sûr, comme il s’ap­puie sur la photo, un univers émi­nent réaliste, le photo-roman peut se vanter d’être proche de ses lecteurs. Cependant, il suffit de l’examiner un peu plus à fond pour se rendre compte que c’est un réel « rêvé » qu’il propose. Comment sont présentés les femmes et les hommes dans le photo-roman ? « La femme sera toujours la femme… » on y re­trouve donc la femme sacrée, la femme fleur, la femme matrone, la femme objet, la femme de tête, la femme provocante;… même si elle ne fait rien : elle EST.

Et l’homme ? C’est le châte­lain, le P.D.G., le chirurgien, l’architecte, le Père… il possède le pouvoir, c’est lui le ressort, le moteur de l’action.

Les situations, elles aussi, sont stéréotypées : grands malheurs, catastrophes, maladies, coïnci­dences étonnantes, etc.

Ce qu’il faut à tout prix pour que le photo-roman soit réussi, c’est qu’il finisse bien et qu’il valorise deux mythes importants de notre société : l’argent et le bonheur.

L’argent : tous les stéréotypes économiques se retrouvent dans le photo-roman. Les conditions d’existence difficiles des lecteurs sont dérivées dans un monde de rêve.

Le bonheur : le bonheur à tout prix, tout par et pour l’Amour, mais en restant fidèle à une mo­rale petite-bourgeoise.

Nous voyons donc que le pho­to-roman présente des situations sécurisantes à l’intérieur d’une société de plus en plus compli­quée par les techniques mo­dernes. Le photo-roman offre une alternative à la grisaille du quotidien. Il faudrait pourtant ar­river à se servir de ce véhicule si puissant, mais en y introduisant des sujets et des personnages plus réalistes. Qui sait ? Il pourrait peut-être devenir un outil de conscientisation.

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