Manifeste pour un pacifisme radical

30 mars 2026

Aujourd’hui [2026-03-12], dans mon journal local La Tribune, l’effroi m’a sauté aux yeux. D’un côté, toutes mes lectures de mon mémoire de maîtrise sur le symbolisme technologique semblaient se matérialiser dans une seule nouvelle. De l’autre, l’absurdité du monde, un décalage brutal entre l’idée que l’on se fait du monde et la putrescence de la réalité, m’a envahi comme quelqu’un qui vous étouffe dans votre sommeil.

Il y a des moments où une simple nouvelle agit comme une fissure dans la façade du réel.

Aujourd’hui, on annonce en grande pompe armé de cravates bien ajustées et de sourires satisfaits, une stratégie de la Ville de Sherbrooke et de son département de développement économique qui pourrait s’arrimer à la Stratégie industrielle de défense du Canada. On y parle d’arrimage avec les nouveaux programmes fédéraux, notamment dans les technologies dites « duales » et la science quantique.

Le vocabulaire est presque rassurant. « Technologies duales », « Innovation stratégique », « Positionnement économique », « Prospérité durable en défense, sécurité et technologies ». Des investissements majeurs pour tout un secteur de l’économie. Des milliards qui pleuvent.

Et moi qui pleure.

Je pleure parce que ces nouvelles passent dans le beurre. On applaudit sans réfléchir. On se dit : « On est rendu là. », « Il ne faut pas manquer le bateau. », « Ça va créer de l’emploi », « C’est juste pour nous défendre. », « Voyons, ce sont des technologies duales ! »

Comme si ces mots étaient une absolution inconditionnelle. Comme si le fait qu’une technologie puisse aussi servir à autre chose effaçait le fait qu’elle servira, inévitablement, à contrôler, traquer, surveiller, blesser, détruire et tuer.

La course à l’armement que nous sommes en train de construire au Canada, au Québec et maintenant jusque dans nos villes est un chemin qui ne mène nulle part. Ou plutôt…

Elle mène vers une économie au service des grands et des puissants. Une économie servile, qui met l’ingéniosité humaine au service de la domination. Des innovations capturées par des intérêts qui n’ont aucune intention réelle de produire une société plus juste, plus équitable ou plus démocratique.

Car l’économie de guerre a toujours eu cette capacité particulière : elle transforme les meilleurs esprits en ingénieurs de la destruction. Les dérives démocratiques sont rarement spectaculaires. Elles sont lentes, graduelles, presque bureaucratiques. Elles avancent par programmes, par budgets, par partenariats.

Et surtout, elles avancent quand on cesse de se poser les questions fondamentales.

Quand on cesse de débattre collectivement de l’utilisation de notre temps. De notre énergie. De notre intelligence. De notre argent. Le contexte géopolitique mondial nous est constamment présenté comme une urgence qui empêcherait la réflexion. Tout va trop vite. Il faudrait agir. S’adapter. Ne pas rater le train de l’histoire.

Quand avons-nous décidé que les laboratoires de nos universités devaient devenir les annexes d’un complexe militaro-industriel global ? Quand avons-nous accepté que la promesse fondamentale de la science, comprendre le monde pour améliorer la condition humaine, puisse être détournée pour optimiser la guerre ?

Seriez-vous fier d’un drone capable de se déplacer sans GPS grâce à la technologie quantique développée à Sherbrooke et qui bombarde une école ? La distance symbolique nous protège. Les bombes tombent toujours ailleurs. Les enfants meurent toujours dans d’autres langues.

Pourtant, cette distance ne nous libère pas d’une responsabilité morale.

Nous sommes pris dans le dilemme du prisonnier de la course à l’armement. Chaque État s’arme parce que les autres s’arment. Chaque innovation militaire est justifiée par la crainte de l’innovation adverse. Et tout le monde perd.

« On est rendu là », « Il faut s’adapter », « Ça va mener la recherche plus loin »

Je refuse.

Je refuse que nos cerveaux soient mobilisés pour perfectionner la destruction.

Je refuse que l’on verse des milliards en innovation pour fabriquer les instruments de la guerre.

Je refuse que l’on me sermonne sur ma supposée incompréhension de l’économie.

Je refuse que l’on me gaslight avec les objectifs nobles de l’économie de la « Défense ».

Je refuse les euphémismes bureaucratiques.

Je refuse la normalisation.

Je refuse que l’on suive le bal.

Au dilemme du prisonnier, il est parfois préférable de perdre.

Car tout n’est pas logique. Tout n’est pas mathématique. Tout n’est pas optimisable.

Mais tout est éthique et politique.

Je refuse que ma ville investisse son temps, son argent et son énergie pour attirer des capitaux tachés de sang.

Je refuse que la recherche du bien commun, objectif premier de la science et du développement technologique, soit piratée pour devenir un instrument de domination.

Nous sommes dans un décalage prométhéen, nous ne sommes plus capables de se représenter, ni d’éprouver, ni d’imaginer, les conséquences de nos actes (Günther Anders) Nous vivons dans un monde où la puissance technologique dépasse notre imagination morale.

Je suis peut-être seul à ressentir cette inquiétude.Mais j’ai confiance que d’autres, comme moi, refuseront de célébrer. Refuseront de normaliser nos petites morts collectives.

Comme l’écrivait Hannah Arendt : « Le mal peut être à la fois banal et extrême. Seul le bien est radical. » C’est pourquoi, il nous faut être exigeant envers nous-mêmes et crier partout que nous refusons totalement. Devant l’absurdité de monde, la révolte est essentielle, et dans le cas qui nous concerne, la révolte doit être un pacifisme radical.

 

 

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