Mathieu Bock-Côté : le discours et ses complices

30 mars 2026

Partie 1 – L’hommage de trop

Le 7 janvier 2025, au lendemain du décès de Jean-Marie Le Pen, Mathieu Bock-Côté prenait l’antenne de CNews pour lui consacrer un éditorial que l’on pourrait certainement qualifier d’hommage. Il évoquait positivement ses mémoires et saluait sa trajectoire politique.

Une sortie qui mérite qu’on s’y arrête. Non pour alimenter la polémique, mais parce qu’elle soulève une question que nos démocraties ne peuvent plus éviter : où se situe la limite du moralement acceptable des médias dans l’espace public ? Et qui, au bout du compte, en est responsable ?

Bien qu’il soit présent dans le débat intellectuel québécois depuis les années 2000, c’est au début des années 2010 que Mathieu Bock-Côté s’impose véritablement dans le paysage médiatique grand public, au Québec d’abord, puis en France sur les plateaux de CNews. Avec ses chroniques quotidiennes, ses livres et ses interventions répétées, il s’est taillé une place de choix parmi les voix les plus écoutées du courant conservateur francophone.

Pour mesurer ce que représente son hommage à Le Pen, il faut rappeler qui était Jean-Marie Le Pen, non pas selon ses admirateurs, mais selon les archives, les tribunaux et les témoignages documentés.

Le Pen n’est pas simplement une figure de l’extrême droite française. C’est un homme condamné à plusieurs reprises pour ses propos antisémites. Un homme qui, en 1987, qualifiait les chambres à gaz de « détail de l’histoire », minimisant ainsi la Shoah, qui a coûté la vie à environ six millions de Juifs et à quelque onze millions de victimes civiles sous le régime nazi.

Avant son ascension politique, il dirigeait la SERP, une entreprise qui rééditait et vendait des disques contenant des chants de la Wehrmacht, des marches de la Waffen-SS et des discours d’Adolf Hitler, destinés aux milieux nostalgiques et aux groupuscules néofascistes.

Les origines du Front national ne sont pas davantage anodines. Parmi ses figures fondatrices : François Duprat, diffuseur de littérature négationniste ; Pierre Bousquet, ex-membre de la Waffen-SS ; Victor Barthélemy et Roland Gaucher, anciens collaborateurs du régime de Vichy ou militants de partis ouvertement antisémites. Ce ne sont pas des interprétations. Ce sont des faits issus des archives et des travaux des historiens spécialisés.

Il y a enfin l’épisode algérien. Entre 1957 et 1962, Le Pen a été accusé par plusieurs témoignages et enquêtes journalistiques d’avoir participé à des actes de torture durant la guerre d’Algérie. L’un de ces témoignages a une force particulière : un enfant dont le père avait été torturé devant sa famille avait conservé un couteau SS gravé aux initiales de Le Pen, oublié sur les lieux du crime, et l’a rendu public près de cinquante ans plus tard.

On pourrait objecter que Bock-Côté se contentait de rendre hommage à un homme public disparu. Mais l’éditorial va bien au-delà de la courtoisie funèbre. Il évoque son « héritage », son « sens de l’histoire », le « sens de son engagement », comme si Le Pen laissait derrière lui une œuvre digne d’être transmise. Il le décrit comme un homme « attaché à la continuité profonde de la civilisation européenne » et affirme, avec ses propres mots : « Jean-Marie Le Pen a compris le choc des civilisations et la submersion migratoire… on lui reconnaît une lucidité que d’autres n’ont pas eue sur le grand enjeu de notre temps. »

Le terme « submersion migratoire » est repris sans guillemets, sans distance critique. C’est le vocabulaire de l’extrême droite européenne, et Bock-Côté l’assume pleinement. Ce n’est plus rendre hommage. C’est endosser. Et l’endossement, à ce niveau, est lui-même un positionnement.

Cet éditorial ne dit pas tout de Mathieu Bock-Côté. Mais il éclaire beaucoup. Il confirme des affinités idéologiques que l’on peut observer dans le corpus de ses chroniques accumulées depuis plus d’une décennie, un corpus qu’il convient maintenant d’examiner de plus près.

C’est l’objet de notre prochaine chronique.

Sources :

Mathieu Bock-Côté, éditorial « Jean-Marie Le Pen : quel héritage politique ? », CNews, 7 janvier 2025.

Fabrice Riceputi, « Le Pen et la torture — Alger 1957, l’histoire contre l’oubli», Le Passager Clandestin, 2024.

INA (Institut National de l’Audiovisuel), « Jean-Marie Le Pen : les chambres à gaz, un point de détail de l’histoire », enregistrement original, 1987.

Franceinfo, « Mort de Jean-Marie Le Pen : quelles sont les preuves attestant qu’il a torturé en Algérie ? », 7 janvier 2025.

 

 

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