Nos pourboires, c’est pour manger

18 avril 1986

Pour être et demeurer serveuse, il faut être polie, gentille, diplomate, agir avec tact, rapidité, adresse, savoir vendre sa salade aussi (expression très appropriée, non ?…). Les clients pensent que notre métier est facile et payant, que les pourboires affluent de toutes parts et qu’on peut tout cacher à l’impôt !!! Bref, la société reconnaît notre travail, notre métier qui n’en n’est pas un, où les conditions de travail sont des très difficiles, et les conditions salariales de moins en moins inté­ressantes.

Or il est un fait : de plus en plus de gens fréquentent les restau­rants, et de plus en plus de restaurants de toutes catégories nais­sent sur le marché (les chaînes de « fast food », par exemple, fré­quentées par toutes les classes de la société). Devant cette recru­descence de clientèle, l’industrie de l’hôtellerie et la restauration se portent très bien, … mais les sa­laires des travailleurs et travail­leuses, évalués-es à plus de 2 500 en Estrie, ainsi que leurs bénéfi­cies marginaux demeurent tou­jours les mêmes (pas question d’augmentation en aucun temps !)

Et cette situation dure depuis tant d’années…

Le salaire d’une serveuse c’est 3,28 $ de l’heure, salaire de base établi par le gouvernement provincial, auquel s’ajoutent les pourboires. Or, aucune loi n’o­blige le client à verser un pour­boire et pourtant notre salaire de base est fixé en fonction d’un pourboire à recevoir. Bien sûr, l’étiquette parle d’un 15 %, mais la réalité, c’est que soit que bien peu de gens connaissent l’éti­quette, ou que beaucoup de gens se foutent de l’étiquette.

Depuis 20 ans de métier, mon pourboire diminue régulièrement plutôt que d’augmenter. Il y a dix ans, sur une addition de 10 $ je pouvais recevoir 1 $ de pour­boire. Aujourd’hui je reçois le même pourboire de 1 $ sur une facture maintenant rendue à 15 $ ou 20 $ !!! Et le coût de la vie, lui, augmente sans cesse… le pour­boire reste toujours le même.

En ce qui concerne notre dé­claration d’impôt, la situation est des plus complexes. Nous de­vons déclarer tous les pourboires reçus, cependant le gouverne­ment se réserve en tout temps le droit de juger si notre déclaration est suffisante. Son critère de base : il est impossible qu’une ser­veuse gagne moins de 8 % du total de ses ventes en pourboires. Si elle déclare moins que le minis­tère du Revenu l’évalue, elle se fera poursuivre et devra payer sur les années antérieures avec inté­rêts et pénalités.

Grâce aux revendications des Associations d’employé(es) à pourboires et de certaines cen­trales syndicales, les travailleurs et travailleuses peuvent mainte­nant bénéficier du 4 % de va­cances, des jours fériés et des prestations de santé sécurité au travail calculées sur les pour­boires déclarés.

Mais, même si je déclare mes pourboires, je ne reçois aucune prestation d’assurance-chômage calculée en fonction de mes dé­clarations !!! On paie de l’impôt au Fédéral mais on ne calcule mon assurance-chômage que sur mon salaire de base : 3,28 $ de l’heure.

Pendant ce temps, les ser­veuses prennent ce que les clients veulent bien leur laisser selon leur humeur, selon leur jugement sur la qualité de la nourriture, se­lon l’ambiance du restaurant, se­lon l’apparence de la serveuse, oubliant que ces facteurs ne sont pas la responsabilité de la ser­veuse, et que le pourboire fait partie intégrante de son salaire. Que dirait une infirmière si je voulais diminuer son salaire parce qu’il fait trop froid à l’ur­gence ou parce que le service est trop lent à cause d’un surplus de clientèle et d’un manque de per­sonnel… ? lMPENSABLE direz-vous… Mais c’est ce que vit quo­tidiennement le travailleur ou tra­vailleuse à pourboire…

Le salaire instable n’est pas le seul problème auquel doivent faire face les serveuses. Il y a le stress journalier dû à l’exigence des clients et des patrons (rapidité – efficacité). Le port de cabarets lourds, le travail de femme de ménage payé à 3,28 $, la redistri­bution des pourboires, le peu de valorisation du métier, le client ne voyant bien souvent en nous qu’une servante, une « Wai­tress »… Tous ces facteurs ont comme conséquence le grand taux de roulement des em­ployé(es) de ce secteur. Plusieurs ne travaillent qu’avec l’espoir de trouver mieux ailleurs un jour, et bien peu ont le courage et le goût d’investir de l’énergie pour l’a­mélioration des conditions de tra­vail et la valorisation du métier. « Moi, j’f’rai pas ça tout’ ma vie tu peux être sûr !!!! »

Voilà ce que vit la serveuse tous les jours… Améliorer nos conditions de travail et salariales et valoriser par le fait même le métier est une nécessité, voire même une urgence dans notre so­ciété où l’industrie de la restaura­tion est florissante et le besoin de serveurs et serveuses qualifié-es sans cesse grandissant. Mais ça ne se fera pas sans la solidarité des employé-es et la collabora­tion du monde patronal et du gou­vernement.

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