« Où est le p’tit Jésus, tabarnac ? »

2 novembre 1998

Récit autobiographique

C’est un fait bien connu : durant la Révolution tranquille, sous la triple influence de la sécularisation, de l’évolution des idées et des mœurs et du Concile Vatican II, beaucoup de prêtres et de religieux ont quitté la cléricature. Ils l’ont fait pour des raisons complexes et nombreuses : théologiques, sociales, psychologiques.

Où est le p’tit Jésus, tabarnac ? décrit, sous la forme d’un récit romanes­que, le parcours de Félix Thivierge, au début des an­nées soixante-dix. Religi­eux (probablement de Saint-Viateur), formé en sociolo­gie, ancien aumônier de Cégep, Félix Thivierge quitte Montréal pour le JAL, ce regroupement de villages de l’arrière-pays du Témiscouata : Saint-Juste, Auclair, Letendre, Lots-Renversés. Il devient curé à Saint-Juste.

Engagement socio-politique

Il s’implique très active­ment dans les efforts d’ani­mation du milieu et des coopératives qui cherchent à reprendre le pays en mains. Un peu artiste, un peu anarchiste, nourri de la théologie de la libération, Félix implante à Saint-Juste un nouveau style : curé en jeans et à barbe, qui fait du presbytère une quasi-com­mune, réunissant des margi­naux et d’anciens drogués. Sa lecture des Écritures, vaguement marxiste, vise l’engagement socio-politi­que. Sa pastorale suscite une tension non résolue avec les élites du village. Le renouveau liturgique boule­verse les traditions, même à la messe de Noël (d’où le titre du volume). Le conflit éclate quand Félix critique trop vivement le Comité des loisirs et un de ses diri­geants, Bertrand Lagacé.

Découverte de l’amour

À ce conflit de pouvoir vient se greffer, comme il se doit, une belle histoire d’amour. Vaguement troublé par les femmes et très libre dans ses agissements, Félix semble naviguer au-dessus des sé­ductions courantes des fem­mes de son milieu. Quand Lyne, amie de Myriam, vient passer Noël et le Jour de l’An au presbytère, la liaison s’amorce à l’insu de Félix lui-même. […] C’est à la fête de Dollard que l’aventure éclate explicite­ment : émerveillé, Félix dé­couvre le sexe et l’amour et voit l’énorme tension entre sa fidélité à Dieu (et à son état) et le début d’amour qui bouleverse son corps et fait chavirer tout l’équilibre de ses quarante ans. Le roman ne finit pas et trouvera sans doute une suite dans un autre, à paraître : Écœure-moi pas avec ça, dit Dieu.

Autobiographie colorée

Le récit est manifestement autobiographique. Félix Thivierge, c’est Yves Che­vrier, avec le même parcours, le même style et probablement les mêmes aventures. Ce n’est pas du grand roman, mais un beau récit, vivant, coloré, sou­vent amusant. En trente chapitres, l’auteur campe ses personnages et nous permet de participer à la vie du milieu. […]

Malgré le titre un peu pro­vocant, c’est en somme un récit plus que sympathique sur un sujet délicat. Il n’y a pas de charge à l’emporte-pièce contre l’Église ni con­tre le système. L’efferves­cence des années soixante-dix et l’actualisation de la pensée chrétienne sont très bien évoquées.

Félix paraît un homme de foi authentique à la recher­che d’une transparence pres­que absolue, mais peu conscient de son désir. Il ressemble aux prêtres de sa génération, qui est aussi la mienne et pour qui la crise d’identité fut si profonde.

Source André Beauchamp
Revue Relations,
Septembre 1998, n° 643

CHEVRIER, Yves, Où est le p’tit Jésus, tabarnac ? Trois-Pistoles, Éditions Trois-Pistoles, 1997, 291 pages.

 

 

 

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