Hé oui, c’est ce que l’on serait endroit de se demander lorsqu’on est assis depuis 9 heures dans un omnibus qui sillonne les sommets andins du Pérou pour ensuite descendre et suivre le cours du fleuve Vilcanota, dans la vallée de la Convention, jusqu’à Quillabamba. Pourtant, ce ne sont que 150 km qui séparent cette petite ville, chef-lieu de la province de La Convention, de Cusco, capitale départementale.
D’emblée, on comprend qu’un des problèmes majeurs de la région est bien sûr le manque de voies de communication, une seule route, ou une seule croûte, jusqu’à Cusco et en sens inverse, une seule route jusqu’à la jungle où il ne restera bientôt que le fleuve comme seule piste à emprunter. D’un bout à l’autre, ce sont environ 18 heures de camion, par temps sec, on s’entend…, où l’on passe du climat frais des Andes (4 800 mètres) à l’humidité et la chaleur de la Selva (300 mètres). Et encore, on n’a pas atteint la limite de la province qui s’étend encore dans la jungle sur plusieurs dizaines, voire centaines de km, et où vivent plusieurs communautés autochtones reliées au monde par plusieurs cours d’eau.
Une vallée florissante
La vallée est florissante, oranges, mangues, bananes, papayes côtoient les plants de café, maïs, yuca ou manioc, canne à sucre et également la coca, indispensable pour les travailleurs agricoles lorsqu’ils récoltent dans leur « Chacra » (bout de terre). L’agriculture et l’élevage sont les principales ressources de la population locale mais l’isolement de la zone les empêche de se développer. Par exemple, à Cusco, les fruits et légumes proviennent de la province de Lima car leur transport est moins problématique que celui des produits quillabambinos. Cette problématique d’accessibilité est à double sens, puisque les ressources de l’État au niveau des services essentiels n’arrivent qu’au compte-goutte dans la province de La Convention.
La santé, un casse-tête
L’étendue de la province rend difficile l’accès aux soins de santé : Quillabamba possède le seul hôpital de la région et encore, son équipement est assez précaire. Pour le reste, quelques centres de santé et, plus rudimentaires encore, des postes de santé sont disséminés dans les villes et villages les plus importants du territoire. Il n’est pas rare de voir des femmes accoucher sur des chemins de terre, en route pour l’hôpital ou un centre de santé, périple qui leur demande parfois deux jours de marche et plusieurs heures de camion. Imaginez lorsque une maladie grave survient ou un accident… De plus, le climat tropical de la zone est propice au développement de maladies transmises par les vecteurs tels la malaria, la fièvre jaune, la bartonellose, et selon le ministère de la Santé péruvien, on y trouve également le plus haut taux de mortalité maternelle et infantile au pays.
Dans ces conditions, il apparaît essentiel d’agir au niveau de la prévention auprès des communautés afin de diminuer les risques de maladie. C’est ce que l’ONG Ayni Salud tente de faire depuis un an grâce à l’appui financier du Carrefour de Solidarité Internationale (CSI), du Secrétariat à l’aide internationale du Québec (SAIQ) et de l’Agence canadienne de développement international (ACDI).
COCLA /Ayni Salud, un partenariat stratégique
Établir une couverture en prévention en santé sur un si vaste territoire constitue en soi un grand défi à relever. Ayni Salud a trouvé une solution à ce problème en s’associant avec une des plus grandes centrales de coopératives caféières au Pérou COCLA. Elle est composée de 22 coopératives caféières et les membres résident sur l’ensemble du territoire de la province de La Convention. COCLA et ses coopératives produisent, entre autres, du café organique et équitable, ce qui leur permet de maintenir une certaine croissance économique dans un monde trop dépendant des fluctuations, souvent à la baisse, des matières premières. COCLA s’investit également dans le projet de santé en facilitant le transport et la nourriture pour les femmes et hommes qui y sont impliqués. Le rayonnement et l’importance de COCLA dans la région constituent sans nul doute des atouts de taille et un laissez-passer officiel pour les actions à entreprendre dans le projet.
Résultats tangibles…
La réalisation du projet est prévu en plusieurs étapes, dont une première d’une durée de deux ans qui a débuté au mois de décembre 2001. Cinq des plus grands coopératives membres de COCLA sont associées à cette première étape. Dans chacune d’elle, une vingtaine de personnes, en majorité des femmes, ont été sélectionnées pour suivre des cours de formation en santé préventive et formaliser leur association en comité santé. Chaque personne ainsi recrutée provient d’une communauté différente dans le but de couvrir un territoire le plus vaste possible.
Trois niveaux de formation
Durant les douze mois premiers mois, trois femmes élues démocratiquement par les membres de leur comité ont suivi douze formations intensives d’une semaine sur différents thèmes reliés à la santé préventive et aux interventions de premiers soins. Les cours sont dispensés par le docteur Alberto Alanoca Pazos, coordonnateur d’Ayni Salud, et par deux techniciennes de l’organisme, une infirmière et une psychologue. Leur apprentissage a porté, entre autres, sur la vaccination et les injections, la santé maternelle, les maladies pulmonaires, la tuberculose, les maladies parasitaires, les droits sexuels et reproductifs, la planification familiale, les méthodes contraceptives, la sexualité et la psychologie infantile, les MTS et le SIDA, les contrôles vitaux, la nutrition, l’estime de soi, la violence conjugale, l’alcoolisme et la drogue. En plus de leur formation, les promotrices profitent de leur séjour d’une semaine pour créer du matériel pédagogique qui sera utilisé lors des formations de deuxième et troisième niveau.
Cette étape est appelée la formation de premier niveau,et c’est ici que la collaboration des coopératives de COCLA se fait le plus sentir, car cette dernière défiait les coûts de transport et de nourriture pour les 15 femmes et hommes qui doivent résider une semaine par mois à Quillabamba (pour certains, cela signifie jusqu’à deux jours de déplacement).
Vient ensuite la formation de deuxième niveau.De retour dans leurs coopératives, les 15 promotrices (3 par comité santé) de premier niveau se chargent, avec l’appui des deux techniciennes d’Ayni Salud, de retransmettre leurs apprentissages aux 17 autres membres de leur comité santé. Ce processus se fait en plusieurs journées de formation étalées sur environ deux semaines.
Pour la formation de troisième niveau, chaque promotrice, généralement par groupe de deux, organise des sessions de formation directement auprès des membres de sa communauté, en s’intégrant dans des réunions déjà planifiées de différents groupes (Club des mères, cuisines collectives, assemblées des membres de leur coopérative), soit en convoquant elle-même des rencontres de groupe. Ainsi, chacune des 100 promotrices rejoint mensuellement depuis le mois de juin 2002 entre 60 et 90 personnes et leur transmet de l’information en santé à laquelle elles n’ont jamais eu accès.




