Salvador, pays de contrastes

30 janvier 1999

Lettre à un ami

Cher Samuel. Je reviens d’un pays où le soleil nous frappe de plein fouet au visage, où la langue qui sort de la bouche de ceux qui l’habitent est une douce berceuse et où, malheureusement, la violence et l’agressivité sous toutes ses formes coulent comme l’eau des rivières. C’est un pays de cœurs généreux mais aussi de cœurs meurtris. Un pays ancré dans la guerre qui, malgré sa fin officielle, transperce encore les yeux de ses habitants.

Le Salvador a accueilli mes pas, Samuel, et j’y ai décou­vert plus que je n’aurais pu imaginer avant de poser les pieds sur ce sol. Le calme des paysans contrastait avec la peur d’un quelconque malheur, qui aurait pu sur­venir aux peaux blanches que nous représentons mes compagnons de voyage et moi. Toute la beauté des paysages salvadoriens baignait dans l’inévitable con­traste de la richesse de quel­ques-uns et de la pauvreté de la majorité. Spectacle qui devient de moins en moins étranger, mais qui est exprimé, hélas, dans sa plus grande injustice dans les

Petit pot de la survie

C’est si bizarre, Samuel, de marcher dans les rues de cette réalité humaine. Une réalité qui prend naissance dans nos foyers. Terre d’ac­cueil et de réveil, qui fut pour nous une révélation sur une pauvreté sans dignité, sans patience et sans retenu. La pauvreté d’un enfant dans la rue, qui marche d’un pas lourd, traînant dans sa main son essence de vie : un pot de colle. Petit pot de la survie, qui m’enlève la faim, le froid et la douleur, mais qui restreint aussi mon chemin, mes pas et ma gran­deur. La vue de ces enfants qu’avoir les yeux et le nez ailleurs. Je me suis assise comme au cinéma devant eux, comme si cette réalité n’était pas véritablement là, devant moi, vision trop dure au cœur de l’enfance. Cette étrangeté ouvrait le voile sur mon impuissance. Je ne pouvais croire que l’on puisse être à un tel point dé­muni et, en même temps, si fort face à la vie.

On cherche dans les yeux des enfants une réponse à nos questions. On voudrait bien les voir au désespoir quand au fond, c’est le nôtre qui dort dans le noir. À leur vue, tout se bouscule dans nos yeux de Nord-Améri­cains, comment un tel aban­don peut-il vivre au cœur d’une terre qui est la nôtre ?

Ces cris de détresse « silencieux »

Pourtant, nous n’entendons pas leur cri de détresse, l’humilité les pousse à ne pas faire entendre leur souf­france. Il y a tant d’âmes dé­solées et blessées dans cette Amérique et de toute autre terre qui a connu la désola­tion. Comment cela se peut-il ? Aurions-nous oublier un droit essentiel, Samuel ? Celui de vivre dans la digni­té ? Les enfants sont-ils des déchets que l’on laisse dor­mir près d’un dépotoir ? Je

sentiment d’incompréhen­sion et il s’aggrave lorsque je rentre chez moi et que j’entends mon ami me dire qu’il veut s’enlever la vie. Je vois dans ses yeux une détresse que j’aurais pu en­trevoir au hasard des croise­ments de regards auprès de ces enfants salvadoriens. Quand allons-nous com­prendre que nous faisons partie d’une même Améri­que ? Que les mains de la travailleuse dans les maqui­ladoras du Salvador sont les mêmes que celles de ma mère qui travaille dans une usine de jeans au Québec. Samuel, dis-moi que je vais toujours garder les yeux ou­verts sur une réalité oui me suit malgré les soubresauts de notre individualisme per­sistant…

 

 

 

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