Lecture avec Nadine Gordimer
APRÈS AVOIR DÉCRIÉ L’APARTHEID AVEC FORCE, la grande Nadine Gordimer, 80 ans, consacrée par le prix Nobel en 1991, continue à traiter de sujets engagés, même si des lois interdisent aujourd’hui la ségrégation raciale au pays de Nelson Mandela. Certes, Blancs et Noirs vivent officiellement sur un pied d’égalité; du reste les Blancs acceptent que « les vrais Noirs […] décrochent les boulots ». Mais « Abdou Personne » Ibrahim, en fait, personnage au cœur d’ Un amant de fortune, n’est qu’« une sorte de Noir », un immigrant illégal qui a troqué la misère et les persécutions politiques d’un pays musulman jamais nommé (peut-être le Pakistan) pour l’inexistence des sans-papiers dans la prospère Afrique du Sud.
IBRAHIM ET JULIE SUMMERS, fille rebelle d’un puissant homme d’affaires blanc, n’ont donc rien en commun. Ils s’aimeront néanmoins, malgré les incompréhension mutuelles et les écueils attribuables au choc de leurs deux mondes antagonistes. Le roman, découpé en deux temps, convie à une plongée dans la nouvelle Afrique du Sud de la mixité qui n’a cependant pas fini d’exorciser ses anciens démons, puis dans un village arabe perdu en plein désert. Car Ibrahim, bientôt dénoncé, est renvoyé au pays natal; Julie le suit. Ce retour forcé aura nombre de répercussions sur l’un et l’autre protagonistes. Ici, nul manichéisme, nul misérabilisme non plus : Un amant de fortune est le récit d’un amour profond, présenté comme résistance ultime à un contexte sociopolitique aliénant et destructeur.
Grasset, 2002, 352 p.
Source : BORDELEAU, Francine. La Gazette des femmes, mai-juin 2003, Vol. 25, n° 1.




