Une dernière main tendue, Mme Fréchette

1 septembre 2026

Au lendemain de son élection comme première ministre, Christine Fréchette était de passage à Trois-Rivières. Des représentants du mouvement Le communautaire à boutte lui avait fait part de leurs préoccupations.

Madame la première ministre,

Je vous écris aujourd’hui sans slogan, sans bannière et sans mégaphone.

Je vous écris comme une femme à une autre femme.

Depuis plus d’un an, j’ai le privilège d’être porte-parole du mouvement Le communautaire à boutte. Ce rôle m’a permis de rencontrer des centaines de travailleuses et de travailleurs qui, chaque matin, choisissent encore de prendre soin des autres.

Des personnes qui accueillent celles et ceux qui ont faim. Qui accompagnent les personnes en situation d’itinérance, les personnes vivant avec des enjeux de santé mentale, les femmes et les enfants qui fuient la violence, les personnes isolées, les jeunes en rupture ou les familles qui n’arrivent plus à joindre les deux bouts.

Des personnes qui œuvrent aussi en défense collective des droits, qui donnent une voix à celles et ceux qu’on entend trop peu, qui luttent chaque jour pour une société plus juste et qui rappellent que les droits ne sont jamais acquis : ils doivent être protégés et exercés.

Ce sont ces femmes et ces hommes qui tiennent le Québec debout lorsque tout le reste vacille. Pourtant, ce sont aussi eux qui s’épuisent.

Nous sommes au cœur de l’été. Les vacances donnent parfois l’impression que tout ralentit. Mais la fragilité, elle, ne prend pas congé. La détresse ne suit pas le calendrier scolaire. Les besoins ne ferment pas leurs portes pendant quelques semaines.

Nos organismes continuent d’accueillir, d’accompagner et de soutenir des milliers de personnes, avec des équipes qui donnent tout ce qu’elles ont.

Et elles n’ont presque plus rien à donner.

Je ne vous écris pas pour vous reprocher votre silence.

Je vous écris parce que je ne le comprends plus.

Depuis des mois, nous demandons une rencontre. Pas pour obtenir une photo. Pas pour faire un coup d’éclat. Mais pour dialoguer réellement. Pour vous partager ce que nous vivons sur le terrain. Pour mettre notre expertise au service de solutions durables.

Parce que nous avons des solutions à proposer.

Les organismes communautaires ne sont pas seulement des témoins de la crise actuelle. Nous sommes des acteurs qui connaissent les réalités de nos milieux, qui innovent depuis des décennies avec peu de moyens et qui développent des approches humaines, efficaces et profondément ancrées dans les communautés.

Nous sommes prêts à proposer des mesures concrètes, un plan d’urgence et des actions structurantes qui permettront de soutenir les personnes les plus vulnérables tout en redonnant un peu d’oxygène aux équipes qui les accompagnent.

Mais pour trouver des solutions, il faut d’abord accepter de s’asseoir ensemble.

J’aimerais vous poser une question toute simple.

À quel moment avons-nous décidé que c’était ça, notre Québec ?

Un Québec où celles qui prennent soin des autres doivent parfois choisir entre faire le plein d’essence pour se rendre au travail ou remplir leur panier d’épicerie.

Un Québec où l’on applaudit le dévouement des travailleuses du communautaire, mais où l’on hésite encore à leur donner les moyens de vivre dignement.

Un Québec où des milliers de femmes portent le «care» sur leurs épaules, alors qu’elles-mêmes vivent trop souvent de l’insécurité financière.

Si ce n’est pas ce Québec que nous voulons léguer, alors il faut avoir le courage de changer les choses maintenant.

Je ne crois pas que vous soyez indifférente. Je crois plutôt que vous n’avez peut-être pas encore entendu, sans filtre, ce qui se vit réellement dans nos organismes.

Asseyez-vous avec celles qui ouvrent les banques alimentaires avant le lever du soleil. Avec celles qui répondent aux appels de détresse en pleine nuit. Avec celles qui accueillent des personnes sans domicile, des femmes violentées, des personnes oubliées, des citoyens qui revendiquent leurs droits et des familles qui tentent simplement de survivre.

Écoutez-les.

Vous découvrirez qu’elles ne demandent ni privilège ni reconnaissance personnelle.

Elles demandent simplement les moyens de continuer. Parce qu’au bout du compte, ce n’est pas le mouvement Le communautaire à boutte qui perdra si rien ne change. Ce seront les personnes que nous accompagnons.

Celles qui n’ont pas de lobby.

Celles qui n’ont pas de tribune.

Celles qui n’ont souvent plus personne vers qui se tourner.

À l’approche de l’automne et d’une période où les engagements politiques seront nombreux, je souhaite sincèrement que les promesses ne remplacent pas les gestes.

Les travailleuses et les travailleurs du communautaire ne cherchent plus seulement à être rassurés.

Ils cherchent à être entendus.

Et surtout, ils cherchent à savoir que le gouvernement du Québec reconnaît enfin leur travail à la hauteur de ce qu’il représente réellement : un pilier essentiel de notre société.

Je continue de croire qu’il est encore possible de choisir le dialogue.

Mais le temps des attentes est derrière nous.

L’urgence, elle, est bien présente.

J’espère sincèrement que vous accepterez de venir la constater avec nous.

Respectueusement,

Le communautaire à boutte