Dans son dernier livre, Mille eaux, Émile Ollivier, originaire d’Haïti, porte un regard sur lui-même. Tour à tour, l’enfant des années 40 et l’adulte d’aujourd’hui nous racontent l’histoire familiale du petit Ollivier, dont le père, homme de grand vent et « Nègre vertical », tôt disparu, se serait interposé entre la mère et le fils en emportant avec lui l’amour de ce dernier au grand désespoir de celle qui souhaitait une fusion totale avec la chair de sa chair.
À travers les plus importantes étapes de son parcours de « guilleret petit soldat », l’enfant de Madelaine Souffrant retient ce « sentiment d’un excès d’exigence » maternelle. Aux côtés de cette femme imprévisible et instable, les déménagements s’enchaînent et les quartiers du labyrinthe port-au-princien, temporairement habités, se succèdent. Le petit garçon « au corps aussi frêle que son pays » apprivoise la solitude et apprend à ne compter que sur lui-même au cours de ces années de formation. Des souvenirs parfois douloureux pour l’adulte « aujourd’hui installé dans une ville de l’extrême nord de l’exil » et à l’approche de la soixantaine.
Le récit nous permet également de passer à travers plusieurs des grands épisodes de l’histoire d’Haïti : l’émancipation des esclaves, l’accession à l’indépendance, l’occupation américaine ainsi que « la mitraille des coups d’État ». Puis, il y a la Révolution de 1946 qui marque un tournant tant dans l’histoire nationale que dans celle, plus intime, de l’enfant, alors âgé de six ans, qui prend conscience de la fragilité de la vie.
Source Catherine Marcoux, Alternatives, juin 1999
Mille eaux. Émile Ollivier, Éditions Gallimard, 1999, 174 pages.
