On vous a dit que les journaux, les postes de radio et même les postes de télévision étaient « contrôlés » et… vous en doutez. Pourtant, un survol rapide du domaine des médias écrits, et plus particulièrement des quotidiens, s’avère très révélateur d’un phénomène découlant de notre type d’économie : rentabilité et concentration du pouvoir économique dans de moins en moins de mains.
Encore dernièrement, l’achat de Télé-Métropole par Power Corporation a soulevé des débats concernant le danger de la concentration des médias d’information entre quelques compagnies seulement. Pourtant, il y a belle lurette que cette marche vers une plus grande concentration a lieu. Par exemple, au Canada en 1914, il y avait 138 quotidens et 138 éditeurs. En 1966, 63 éditeurs possèdent 110 quotidiens. En 1979, 11 groupes de presse seulement détiennent le contrôle de 90 des 127 quotidiens du pays (70 %) et cette concentration s’intensifie depuis… Au Canada anglais, deux groupes (Southam Press et Thomson Newspapers) se partagent la moitié des quotidiens, soit 56 titres sur une centaine.
Pour le Québec, la situation n’est guère plus reluisante. La disparition de certains quotidiens (Montréal-Matin, Le Jour, Montreal Star…) et l’achat d’autres journaux font qu’aujourd’hui 96 % du tirage des quotidiens francophones est sous contrôle de trois compagnies (voir le tableau ci-dessous). Pourtant, en 1970, 51 % du tirage des quotidiens provenait de groupes « indépendants ». Cette proportion tombe à 10 % en 1979 et à moins de 4 % en 1985.
Bref, il ne demeure plus que le journal Le Devoir comme quotidien francophone « indépendant » au Québec.
Mais le contrôle du tirage des quotidiens n’est qu’un aspect bien particulier du contrôle beaucoup plus vaste sur l’ensemble du monde de l’information. Par exemple, le groupe Québecor de Pierre Péladeau (eh oui, celui se baladant dans les émissions de variétés depuis un certain temps pour mousser l’entrepreneurship au Québec…) contrôlait en 1984, outre ses trois quotidiens :
- 33 hebdomadaires régionaux
- 4 journaux populaires hebdomadaires
- 7 magazines
- 11 imprimeries
- 3 maisons de distribution
- 23 magasins de service et
de matériel de photo - Une maison d’édition
Avec un chiffre d’affaires de 279 millions de dollars et ses 2 900 employées, Québecor est la plus importante entreprise de presse au Québec. C’est donc dire l’importance économique et surtout le potentiel d’influence sur l’opinion publique que possède Pierre Péladeau.
Bien souvent, des compagnies exerçant un contrôle dans les médias écrits étendent leurs tentacules sur d’autres types de médias et dans d’autres sphères d’activités. L’exemple le plus révélateur à ce sujet demeure, au Québec, Power Corporation avec son légendaire Paul Demarais.
Celui-ci contrôle, en plus de ses quatre quotidiens, Télé-Métropole et ses filiales et surtout plusieurs entreprises privées ayant leurs activités à l’extérieur du champ de l’information : autobus Voyageur, Canada Steamship Lines, Consolidated-Bathurst, assurance Impériale et Great-West, etc… Et il ne faut pas perdre de vue que l’objectif de ces compagnies, y compris pour l’information, est d’obtenir le maximum de profits. Télé-Métropole avec ses 14.7 millions de profit en 1984 sur des revenus de 98.8 millions de ventes demeure un bon exemple. On voit donc d’où vient l’intérêt de monsieur Desmarais…
Et dans tout ça, où se trouve la liberté d’expression ? Comment les médias, contrôlés par Desmarais, analyseront-ils (si ils en parlent) un conflit de travail dans l’une de ses compagnies ? Mais face à certaines objections sur la concentration des médias, plusieurs répondent, qu’avec des moyens plus grands, ils seront en mesure d’informer plus adéquatement le public. C’est ainsi qu’en 1973, à l’achat de Montréal-Matin par La Presse de Paul Desmarais, Roger Lemelin (eh oui, celui des Plouffes et fidèle bras droit de Paul) déclarait que cet achat « nous permettra d’avoir des correspondants partout, à Tokyo, Pékin, Moscou. » Eh bien, cherchez-les ces correspondants ! ! ! Bien plus, Desmarais et Lemelin ont carrément fait disparaître Montréal-Matin… Voilà où nous mène la concentration de la presse.
Mais ce phénomène de concentration des médias d’information n’est pas unique au Québec et tend à s’internationaliser avec l’avancement de la technologie. Par exemple, le « tsar de l’information », l’australien Rupert Murdock possède une immense emprise dans le domaine des communications, évaluée à plus de 3 milliards-US, répartie sur trois continents : Océanie (11 quotidiens australiens, 16 hebdos, etc…), Europe (Times de Londres, The Sun, 1ère station européenne de t.v. par satellite, etc…), et en Amérique (4 quotidiens, 4 hebdos, etc…).
Nous voyons donc l’urgente nécessité de développer et de renforcer un réseau de médias alternatifs et communautaires. Bref, se donner la chance de ne plus voir te monde par les seules lunettes des dirigeants millionnaires du monde…



