Un film de Charles Chaplin
Un classique de Charles Chaplin est revenu récemment sur nos écrans québécois, après une sortie officielle dans les salles obscures parisiennes. Le Dictateur date de 1941; sa nouvelle sortie sur grand écran, quelque soixante ans plus tard, s’inscrit dans une entreprise de restauration de plusieurs films de Chaplin. Une bonne occasion nous est donc offerte de découvrir ou de redécouvrir ce film du grand maître du burlesque.
Chaplin incarne le dictateur Hynkel (référence évidente à Hitler), qui dirige d’une main de fer et avec moult vociférations la Tomaynia. Ce dernier ne peut prendre aucune décision importante sans son précieux conseiller Schultz. Comme tout dictateur qui se respecte, il affiche un mépris évident de la vie humaine.
Les troupes de la mort
Dans la Tomaynia de Hynkel, les fameuses croix gammées de l’Allemagne nazie deviennent des double X. Chaplin souligne ainsi la négation des libertés individuelles, de l’égalité entre les hommes et de la démocratie. De même, les SS deviennent plus explicitement les « troupes de la mort». Comme dans l’Allemagne hitlérienne, les soldats sèment la terreur parmi la population juive.
Il y a plusieurs morceaux d’anthologie dans ce film très controversé à sa sortie en 1941 (Hitler lui-même l’aurait vu à deux reprises, sans lui trouver grand mérite…on comprendra pourquoi). On notera la fameuse scène du globe terrestre avec lequel Hynkel s’amuse comme avec un ballon de plage, rêvant du jour pas si lointain où il dominera le monde. La scène se termine par l’éclatement du globe terrestre, ce qui représente une métaphore des plus éloquentes de la folie des grandeurs du dictateur qui menace la planète entière, semant la mort et la destruction.
Il y a évidemment les fameux discours prononcés par Hynkel. Cette façon de ridiculiser Hitler est certainement apparue assez audacieuse pour l’époque. Dans une langue inventée semble-t-il par Chaplin, mais très proche de la diction allemande, Hynkel hurle, vocifère, grogne tel un animal enragé, et finit parfois ses phrases en s’étouffant avec ses propres paroles ! (Le dictateur colérique s’intoxique lui-même par la haine, l’envie de domination et l’intolérance de ses discours).
La rencontre avec Benzito Napoleoni (Mussolini, évidemment), dictateur de Bacteria, offre aussi son lot de scènes absurdes. On joue beaucoup sur les contrastes entre ces personnalités opposées, et particulièrement sur le complexe d’infériorité de Hynkel, insécure, devant un Napoleoni corpulent, plein d’assurance et très bavard (en bon stéréotype de l’Italien…).
Un discours d’espoir
Par l’entremise du barbier juif, qui sera confondu avec le dictateur Hynkel, Chaplin transmet à la fin de son film un message plein d’humanisme. Une déclaration en faveur de la paix, qui est aussi celle du Charlot autrefois muet, à qui on donne enfin la parole. En pleine guerre, un peu de sérieux est nécessaire et Chaplin, idéaliste, termine par un message d’espoir au public : « L’envie a empoisonné le cœur des hommes»; « la haine finira par s’éteindre, les dictateurs mourront»; et en s’adressant à « ses» soldats : « vous n’êtes pas des machines, pas des esclaves mais des hommes !». Il terminera par ces mots rassembleurs : « Soldats, au nom de la démocratie, unissons-nous !». Son message est accueilli par de chaleureux applaudissements.
Miroir de la réalité
Le Dictateur est un réquisitoire humaniste sur le droit des peuples à vivre libres et égaux dans un monde démocratique respectant les droits des minorités. Message de paix, d’amour et de fraternité encore d’actualité. Et, à la veille d’une guerre dite préventive contre autre dictateur moustachu, ce film nous rappelle que, si le monde a bien changé depuis 1940, ce n’est pas toujours pour le mieux, encore une fois… Et on a aussi ici une bonne preuve de la théorie voulant que le cinéma peut être un miroir de la réalité, un outil de dérision efficace. Même si, dans ce cas-ci, il s’est avéré que la fiction était beaucoup moins horrible que la réalité. Car à cette époque, les fameux « camps de la mort» étaient encore un secret bien gardé par l’Allemagne nazie…



