Les gais : Connaître au lieu de juger

15 mars 1986

Stephan : — « Moi, je suis gai ». — Josée : — « Cé-tu une maladie ça ? » — Stéphan : — « Cé-tu une maladie ça, l’hété­rosexualité ? » — Josée : — « … euh, ché pas quoi répondre ! » Les noms ont été changés, mais la scène a bien eu lieu. Josée a exprimé un des nombreux pré­jugés qui existent à l’égard des gais. En parlant avec Stephan, Josée a commencé à le connaître, à le considérer comme un être humain, au lieu d’en faire une bizarre-de-bibine-de-zoo qu’on sait pas par quel bord prendre. Josée va sans doute, à l’avenir, réfléchir avant de juger-à-l’avance-sans-connaître, c’est-à-dire avant de pré-juger.

« On n’est pas des malades, cé l’système quié malade » scan­daient les gais dans la rue dans les années 1970 au Québec.

Il y a encore beaucoup de pré­jugés contre les gais. Examinons-en quelques-uns.

  • « Vous êtes tous des cou­railleux, vous pensez juste au sexe. » — Les lecteurs et lectrices seront sans doute étonnés d’ap­prendre que la grande majorité d’entre nous sont en couples aus­si stables et souvent plus stables que les couples hétéros, car nous avons dû nous battre comme des fous pour en arriver là (l’accepta­tion, le sortir, la confrontation avec les parents, le face-à-face avec la société, etc.). Quant aux célibataires, certains (comme les hétéros) cherchent l’âme sœur, d’autres assument leur solitude et développent de belles amitiés.
  • « Quand vous vous affi­chez, vous faites du recrute­ment. » — « Un poteau dans la rue fait-il du recrutement’ ? » répon­dait mon ami Michel à un confrère de travail. Pourquoi le simple fait d’être, d’exister, im­pliquerait-il de faire du recrute­ment ? On est ce qu’on est, c’est tout. Par exemple, pourquoi nous prête-t-on des intentions agres­sives s’il nous arrive de s’échan­ger de l’affection en public ? Quand les hétéros s’embrassent sur la rue, on les laisse faire. Nous, on ne veut agresser per­sonne, on ne le fait pas exprès on n’est pas plus « vicieux » que la moyenne des hétéros. On est tout simplement gai.

Heureusement, la population en général est plus sensibilisée maintenant qu’au temps du ré­gime de Duplessis qui a détruit la vie de beaucoup de gais. Les an­nées 70 ont fait progresser énor­mément la perception que les gens ont de nous. — « Il y en a un par famille », me disait récem­ment Bhernardth, le secrétaire de l’Association pour l’épanouisse­ment de la communauté gaie de l’Estrie (A.C.G.E.). Les gens ont appris à mieux connaître et à moins pré-juger.

— « Des gais, ça fait pas des enfants forts. » — Ce qui va sûre­ment en surprendre plusieurs : beaucoup de gais ont des enfants et ceux-ci n’ont pas plus de pro­blèmes de comportement que les autres enfants. Une étude ré­cente, réalisée en France, nous apprend que les enfants élevés dans une famille monoparentale et gardés par leur mère, réussis­sent aussi bien leur vie et n’ont pas de problèmes affectifs. Somme toute, gais ou hétéros, c’est la même chose pour les en­fants qui ont fondamentalement besoin d’amour et d’affection.

— « Oui, mais les agressions sexuelles. » — Deux études me­nées par l’Association gaie de Sherbrooke (ACGE), à partir de compilations de médias estriens, donnent les résultats suivants. Une première étude (menée sur une période de 6 semaines en 1984) nous apprend qu’il y a eu 2 actes d’agressions sexuelles commis par des homosexuels et reconnues par le tribunal, agres­sions suivies de 5 accusations portées par le tribunal et accompagnées de condamnations. No­tons qu’un acte d’agression peut conduire à plus d’une accusation. Pour la même période, il y a eu 7 actes d’agressions sexuelles portés par les hétérosexuels, en­traînant 70 accusations et condamnations. La 2e étude (conduite en 1985) va dans le même sens, bien que réalisée sur une plus longue période de temps (soit 14 mois). Il y a eu 9 actes d’agressions sexuelles commis par des homosexuels et 13 accu­sations portées, entraînant des condamnations; alors qu’il y a eu 35 actes d’agressions sexuelles portés par des hétérosexuels, sui­vies de 65 accusations et condamnations.

Bien que la population accepte et comprend beaucoup mieux les gais, les gouvernements, eux, sont, comme d’habitude, en ar­rière de la population. Alors que le ministère de l’Éducation oblige qu’on mette, dans les ma­nuels scolaires, un enfant blanc qui joue avec un enfant noir/ jaune, oblige de mettre une femme camionneur par exemple, et que rien ne sort sans son appro­bation, on ne fait rien pour édu­quer la population face à l’accep­tation de la différence sexuelle. Sans doute que le gouvernement du Québec a tendance à céder aux groupes de pressions minoritaires comme le Ralliement provincial des parents qui ne veut pas du tout d’éducation sexuelle dans les écoles.

— « Les préjugés existent en­core, bien sûr. Mais ils tombent bien vite quand on se donne la peine de connaître les gais qui sont, après tout, des gens ordi­naires avec une sexualité diffé­rente », me disait un des membres fondateurs de l’ACGE.

Malheureusement, un nouveau préjugé a fait récemment son apparition. — « Les gais ont tous le sida. » — Nous verrons, éventuellement dans un autre ar­ticle, qu’il s’agit encore d’un gros préjugé, véhiculé pour « empêcher » la différence sexuelle d’exister.

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