Mathieu Bock-Côté : le discours et ses complices (partie 2)

14 mai 2026
Crédit image : Crédit : Kevin McKenna

Partie 2 – Jusqu’où les médias peuvent-ils cautionner ?

Bien qu’il soit présent dans le débat intellectuel québécois depuis les années 2000, c’est au début des années 2010 que Mathieu Bock-Côté s’impose véritablement dans le paysage médiatique grand public.

Depuis plus d’une décennie, il martèle essentiellement les mêmes thèmes : l’immigration présentée comme une menace culturelle ; une obsession pour « l’islamisme » amalgamé sans nuance aux personnes musulmanes ; une croisade contre les « wokes », terme dont il a contribué à déformer le sens, vidant de sa substance une notion qui désignait à l’origine une sensibilité aux injustices sociales ; une dénonciation constante des universités dépeintes comme des bastions idéologiques ; et, à l’occasion, l’évocation du « racisme anti-blanc », concept popularisé dans certains milieux conservateurs et d’extrême droite.

Il évolue par ailleurs dans le même univers médiatique que le polémiste français Éric Zemmour, qu’il qualifie d’ailleurs d’« admirable dissident » dans un essai paru en 2017. Il partage avec lui plusieurs références idéologiques, une proximité qui n’est pas sans signification dans un paysage où les courants identitaires européens et nord-américains se nourrissent mutuellement. Ce qui structure ce corpus, c’est une opposition permanente entre un « nous » menacé et un « eux » illégitime. Les nouveaux arrivants n’y apparaissent jamais comme des acteurs à part entière d’un projet collectif, mais comme une menace à contenir. Comme si l’immigration n’était pas, fondamentalement, l’histoire même de l’humanité, et celle du Québec en particulier.

Ce manque de nuance est d’autant plus frappant que les enjeux sont réels et complexes. Le taux de natalité au Québec, qui fut à une époque l’un des plus élevés au monde, est aujourd’hui l’un des plus bas. Le Québec fait face à un vieillissement accéléré de sa population et à une pénurie structurelle de main-d’œuvre. Ces défis exigent un débat lucide et responsable. À la place, Bock-Côté apporte des réponses simples à des problèmes complexes : l’immigration comme cause fourre-tout à la hausse du coût du logement, à la surcharge des classes, aux pressions sur les services publics. C’est le vieux réflexe du discours des « voleurs de jobs », repeint aux couleurs de l’identitaire contemporain.

Ce discours n’est pas seulement une posture idéologique. Il est aussi une marchandise. Les réponses simplistes se digèrent facilement, l’indignation fait vendre. Dans le journal le plus lu du Québec, avec des unes sensationnalistes érigées en fast-food de la pensée, la mécanique fonctionne : les copies s’écoulent, les clics s’accumulent, et le discours, à force d’être répété, finit par sembler aller de soi. Ce qui était perçu comme une opinion marginale devient une grille de lecture commune. Les minorités immigrantes, religieuses et culturelles se retrouvent désignées comme boucs émissaires d’un malaise social dont les causes sont autrement plus complexes.

C’est politiquement rentable. Plusieurs formations politiques au Québec l’ont bien compris. Le populisme prospère précisément là où le journalisme rigoureux recule.

Il serait trop commode de s’en tenir à la seule personne de Bock-Côté. Car derrière chaque chronique publiée, il y a une décision éditoriale. Un directeur qui signe. Un conseil d’administration qui avalise. Une régie publicitaire qui calcule.

Quand un média choisit d’offrir une tribune quotidienne à un discours qui présente régulièrement certains groupes comme des menaces, il ne fait pas que diffuser une opinion parmi d’autres. Il lui confère une légitimité. Il la normalise. Il la rend respectable aux yeux d’un lectorat qui lui fait confiance.

La liberté de presse est un pilier de la démocratie, à condition qu’elle serve l’intérêt public plutôt que de l’éroder. Un média qui se réclame du journalisme sérieux ne peut pas, indéfiniment, publier un discours qui dresse les citoyens les uns contre les autres sans s’interroger sur l’impact qu’il contribue à laisser dans l’espace public.

Qualifier Jean-Marie Le Pen de « visionnaire » en 2025, fût-ce par complaisance plutôt que par conviction affichée, c’est choisir son camp. Et les médias qui continuent d’offrir cette tribune jour après jour font, eux aussi, un choix.

Une question fondamentale demeure : quel rôle doivent jouer nos grands médias dans nos démocraties ? Celui de gardiens de l’espace public ou celui de marchands d’indignation et de vitrines commerciales ?

     

 

Sources :

  • Revue Politique et Sociétés, « Convergences populistes et conspirationnistes dans les discours de trois groupes identitaires québécois et du chroniqueur Mathieu Bock-Côté », Érudit, 2024.
  • Frédéric Boily, « Génération MBC : Mathieu Bock-Côté et les nouveaux intellectuels conservateurs », Presses de l’Université Laval, 2022.
  • Institut de la statistique du Québec, « Naissances et taux de natalité, Québec, 1900-2024 », mis à jour septembre 2025.
  • Mathieu Bock-Côté, « Le nouveau régime — Essais sur les enjeux démocratiques actuels », Éditions du Boréal, 2017.

 

 

 

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