Travailleuse, mère, conjointe : un défi enrichissant

15 mars 1986

I1 est de plus en plus courant d’entendre dire à la radio comme à la télévision, ou encore par nos ami-e-s, combien il est difficile de concilier travail, famille et loisirs, Les tâches mé­nagères, le gardiennage des en­fants, les tracas de la vie au tra­vail, le couple, les horaires coincés, les réunions de parents, la remise des bulletins, le rhume qui s’abat sur toute la maisonnée et l’autobus à ne pas manquer, représentent probablement le lot de plusieurs. Souvent, ces mul­tiples responsabilités envahissent davantage la vie des femmes, parce que c’est souvent à elles que l’on remet les tâches fami­liales. La double journée de tra­vail, la double vie !

S’il n’y a pas de solution mi­racle à cette course folle contre la montre, il y a peut-être moyen de regarder dans le jardin du voisin ou de la voisine… juste pour voir si c’est pareil, juste pour voir comment on concilie les rôles de travailleuse, mère et conjointe… juste pour voir s’il n’y aurait pas des solutions que l’on aurait soi-même : oublié d’envisager.

A.D. a 30 ans, elle a émigré au Québec il y a 10 ans. Elle super­vise des étudiant-e-s en stages d’enseignement, elle est elle-même enseignante à temps par­tiel, en plus d’être la mère de 2 garçons de 8 et 9 ans et la conjointe de M. depuis une di­zaine d’années. Elle a accepté de nous livrer bien simplement sa façon de concilier travail, famille et loisirs.

« On dirait que tu restes très enfermée dans ton p’tit milieu de bébés, de langage d’enfants. »

A.D. : T’en arrives à te sentir « encarcannée », t’en as assez d’être dans la maison. Tranquil­lement, on a mis sur pied une garderie communautaire, à Windsor entre parents du coin. À tour de rôle, chacune avait donc la charge des enfants. Ceci nous permettait d’avoir une journée de congé par semaine. C’était inté­ressant car chaque parent prépa­rait des activités pour les enfants en vue de sa journée de garde. Je cherchais à faire de la suppléance mais les contrats étaient rares, rien de régulier. Je vivais à la campagne et je profitais de cette situation pour faire des activités auxquelles je n’aurais pas pu m’adonner en ville : un jardin, élever des poules et des lapins. Et puis mon deuxième enfant est ve­nu au monde 20 mois après le premier. Je n’ai pas vraiment eu le temps de souffler. À cette épo­que, nous aurions aimé M. et moi décrocher un emploi plus stable alors on est resté. Même si j’avais plusieurs activités, ça n’était pas suffisant. On dirait que tu restes très enfermée dans ton p’tit mi­lieu de bébés, de langage d’enfants. Même en participant à des groupes divers, tu es retirée, pas d’auto, en campagne. Et puis j’ai obtenu un emploi dans une gar­derie.

« Acquérir une certaine confiance en moi à travers un mi­lieu. »

E.L. : Qu’est-ce que ce travail a changé dans ta vie ?

A.D. : Beaucoup de choses ! Il a d’abord fallu ajuster notre vie de couple parce que tant qu’il y a une personne à la maison qui coordonne le travail ça va bien mais dès que les 2 travaillent, il y a un paquet de responsabilités qu’il faut redistribuer et tu ne sais pas comment faire. Auparavant, si M. devait s’absenter pour une fin de semaine ça ne désorgani­sait pas les enfants, le travail mé­nager etç. puisque j’étais à la maison. À partir du moment où moi aussi j’ai eu à m’absenter, ça n’était plus pareil ! Là ça implique un tout autre partage des respon­sabilités. Et pourtant, même avant que je décroche cet emploi, il y avait un partage de tâches. Il nous a fallu négocier à nouveau.

E.L. : Comment s’est faite cette négociation ?

A.D. : Avec le temps. Je dirais qu’il nous a fallu 2 ans pour s’a­juster. Nous travaillions tous les deux dans des milieux reliés au travail social et communautaire. Cela impliquait des réunions le soir, ça exigeait beaucoup d’énergies en dehors des heures offi­cielles de travail. Les conflits d’horaire, le gardiennage, le dé­placement, les tâches ménagères, bref une foule de détails à coor­donner. Définitivement, 2 ans d’ajustement.

E.L. : T’est-il venu à l’idée de quitter cet emploi parce que ça exigeait trop de coordination’ ?

A.D. : Absolument pas ! Je me disais que moi j’avais su m’im­pliquer de façon à ce que M. puisse remplir ses fonctions cor­rectement, alors il devait accep­ter que moi aussi je ressente le besoin d’acquérir une certaine confiance en moi à travers un mi­lieu ! Mais ce n’est pas venu tout seul, il nous a fallu quelques dis­cussions et ce que je trouvais frustrant c’était de ne pas pouvoir vivre ce que j’avais envie de vivre. À l’époque ce travail m’in­téressait grandement. J’avais été engagée entre autres parce que j’é­tais immigrante et que la garderie en question accueillait plusieurs enfants de même statut. J’avais le goût d’en savoir davantage sur l’intégration d’enfants immi­grants dans une communauté comme Sherbrooke. J’avais en­vie de vivre et de voir autre chose que mon p’tit réseau familial. Mes 2 enfants fréquentaient la garderie où je travaillais et comme je passais mes journées avec des enfants, j’arrivais chez moi peu encline à m’occuper des 2 miens. La famille a donc pris un peu le bord et il a fallu que je m’ajuste moi aussi ! C’est ben l’fun que t’aies un emploi mais t’as 2 enfants aussi ! La première année où j’ai travaillé à la garde­rie, j’étais éducatrice. Par la suite je suis devenue responsable. C’est à cette époque que le tirail­lement a été le plus pénible : les collègues de travail étaient plus jeunes que moi, pour la plupart célibataires et sans enfant, donc peu au fait de ce que nécessite une vie familiale. C’est là où il faut vraiment apprendre à conci­lier obligations familiales et tra­vail. T’as pas le goût de clouer ton conjoint à la maison mais t’as pas plus envie de t’y faire clouer. Comment veux-tu que quelqu’un s’épanouisse alors que tu ne lui en laisses pas le temps ?

E.L. : Y a-t-il eu des moments où tu te sentais en contradiction avec toi-même ?

A.D. : Non. Pas en contradiction, mais des moments de frustration, comme je disais tout à l’heure. Par rapport aux enfants par exemple ! Là aussi il faut s’a­juster, être consciente de ce qu’ils vivent.

« Comme parent, tu te sens tou­jours coupable parce que tu fais jamais ce que tu voudrais faire vraiment. »

T’est toujours à te dire « fau­drait que j’fasse ça avec les en­fants et puis tu ne le fais jamais ! Cela soulève toute une réflexion autour du couple et de la famille. Il y a un côté possessif là-dedans et il faut s’en dégager. Il n’y a pas que la famille dans la vie ! Et puis il faut peut-être observer d’autres couples, d’autres familles pour pouvoir mieux regarder la sienne. Moi en tout cas, ça m’a confirmé l’idée que j’étais en train de construire quelque chose d’important, mais que ce quelque chose n’occupe pas toute la place dans ma vie. Investir dans le tra­vail ne veut pas dire que la fa­mille n’a pas d’importance.

E.L. : Actuellement ton travail est différent, ce n’est plus la gar­derie. Éprouves-tu encore des difficultés à allier les rôles de tra­vailleuse, mère et conjointe ?

A.D. : Effectivement, mon tra­vail est différent. Cependant, depuis l’époque de la garderie, M. et moi avons réussi à résoudre certains problèmes de répartition de tâches et de responsabilités. Il y a quand même fallu longtemps pour y arriver. On a appris à mo­difier nos attentes l’un par rap­port à l’autre, à se garder un peu de temps pour nous aussi. La si­tuation présente où M. étudie à temps plein et où moi aussi j’allie études et travail aurait été problé­matique il y a quelques années si nous n’avions pas négocié des ajustements. C’est vraiment une question de temps ! Tous ces amé­nagements ont modifié notre re­lation et par rapport aux enfants on s’est ajusté. Ils expriment leurs exigences et tous les quatre, on a développé une dynamique. Je tiens à respecter le rituel qu’on a établi ensemble. C’est pas la quantité qui compte, c’est plutôt la qualité des moments que tu passes avec eux qui est impor­tante.

E.L. : Et les ami-e-s ?

A.D. : Quand tu as une certaine stabilité dans ta famille c’est plus facile d’avoir une stabilité au ni­veau des ami-e-s. Je n’ai pas une tonne d’ami-e-s mais c’est im­portant d’en avoir quelques-un-e­s, des vrai-e-s. C’est l’fun comme ça parce que ça te permet de maintenir quelque chose au ni­veau social. Il y a une confiance mutuelle là-dedans. Il y a des ami-e-s auxquel-le-s je tiens beaucoup.

« Ce sont des relations pro­fondes parce que je prends le temps. »

E.L. : Qu’est-ce que ça veut dire prendre le temps ?

A.D. : Tu vois, j’ai une amie que je vois tous les vendredis après-midi depuis trois ans. On fait toutes sortes de choses en­semble. Toute la semaine cha­cune de nous est très occupée mais il n’y a rien au monde pour nous faire manquer ce que l’on appelle nos « vendredis artisti­ques ». Il faut prendre le temps. On s’est connues à la garderie et depuis… qu’on ait du trouble ou quoi que ce soit, le vendredi c’est pour nous deux. On se voit aussi à quatre, avec chacune notre conjoint mais pas le vendredi ! Non, le vendredi c’est ma journée !

E.L. : Et vos conjoints se rencontrent-ils eux aussi ?

A.D. : Ha ! Ha ! Faudrait qu’ils s’organisent !

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