Comme mentionné dans notre parution précédente, le taux de décrochage scolaire en Estrie est élevé (31 %). Voyant cette problématique des années plutôt, Serge Lacelle, professeur de chimie à l’Université de Sherbrooke, a cru bon d’agir. Sans attendre après des collègues enseignants, des créations de comités ou des initiatives du gouvernement, il est passé seul à l’action. Sa solution : engager des décrocheurs scolaires pour ses recherches universitaires.
Il nous explique : «Mon but était de créer un arrangement avec les décrocheurs pour que nous soyons les deux gagnants de notre engagement. D’abord, tes participants venaient chercher un emploi décent, bien rémunéré, dans un contexte normalement pas accessible. Ils pouvaient ainsi se découvrir de nouvelles compétences, de nouvelles passions et mettre à profit leurs acquis. Pour ceux qui se sentaient inférieurs par rapport à cette institution renommée, le fait de travailler à l’université avait pour effet de les revaloriser. Ce qu’ils ont appris dans mon laboratoire va leur servir toute leur vie.»
Et les décrocheurs ne sont pas les seuls à profiter de ce partenariat : « En tant que chercheur, je gagne la clarté des idées. Quand je travaille avec des étudiants traditionnels, ils ont les idées lavées par les études et te jargon scientifique. Les décrocheurs ont une perception différente qui m’aide à remettre en question ma compréhension des choses, ce qui est nécessaire pour une bonne recherche scientifique.»
Les résultats de l’initiative de M. Lacelle sont pour le moins encourageants. Durant les dernières années, il a accueilli quatre participants qui n’avaient pas fini leur secondaire. Un s’est découvert une passion pour les chiffres et étudie maintenant au baccalauréat en comptabilité. Deux autres ont démarré de petites entreprises.
Les réactions de l’entourage
Dans la communauté universitaire, les réactions ont été très partagées. Certains étudiants ne voulaient absolument pas travailler avec des décrocheurs, tandis que d’autres y ont pris un réel plaisir. Chez les professeurs, la majorité est restée méfiante, ne croyant pas vraiment en cette idée.
« Les professeurs enseignent comme ils ont été enseignés. Plus précisément, l’éducation est plate. »
Par contre, un collègue de New York a tellement aimé l’idée qu’il a invité Serge Lacelle à venir partager son expérience devant des confrères de ta Grosse Pomme. l’idée a été reçue avec beaucoup d’enthousiasme. M. Lacelle croit pour sa part que l’idée a du potentiel, mais que «la mentalité de notre société n’est pas prête à l’accepter».
Travailler à la source du problème
Selon le professeur Lacelle, le taux de décrochage est élevé essentiellement parce que le système d’éducation n’a pas su évoluer avec la société. « Les professeurs enseignent comme ils ont été enseignés. Plus précisément, l’éducation est plate. Il n’y a pas grand-chose là-dedans qui peut t’inspirer à y consacrer les prochaines années de ta vie», affirme-t-il.
Au cours de ses voyages à l’étranger, comme aux États-Unis, il a pu constater des techniques d’enseignement différentes. Des méthodes où chaque élève est accompagné dans ses besoins personnels, au lieu d’être contraint aux normes fixées pour le groupe, comme au Québec.
Des décrocheurs
Le professeur Lacelle essaie toujours d’améliorer son mode s’enseignement afin de t’adapter aux différents étudiants de ses cours. «Je suis prêt à prendre n’importe quelle personne qui démontre de réels efforts», dit-il. Or, il se trouve limité par ses moyens financiers modestes. «ll faudrait vérifier l’existence de projets gouvernementaux pour subventionner ces gens. Je pense que tous tes projets scientifiques peuvent intégrer un décrocheur, en autant qu’on regarde bien les intérêts de chaque individu.»
Quelles que soient les raisons qui ont amené des personnes à décrocher, Serge Lacelle pense qu’on a tous droit à plus d’une chance de se reprendre en main. «Si on vit dans une société nous privant de ces chances, je crois qu’on fait collectivement fausse route.»



