Depuis le début de la guerre en Irak, en mars 2003, il est tentant de tracer un parallèle entre le conflit irakien et celui qui s’est déroulé en Asie du Sud dans les années 1960 et 1970. Ce dernier est évidemment synonyme d’« embourbement » et d’une certaine forme de décadence de la puissance américaine ; ce qui n’est pas étranger au désir qu’ont les opposants à l’aventure irakienne d’assimiler les deux conflits. Cela dit, même s’il demeure pour le moins hasardeux de les comparer, l’un peut nous en apprendre sur l’autre. Le conflit qui avait mobilisé une génération donne sa place à une guerre qui laisse cyniques les ex-activistes de cette même génération, sans parler de leurs enfants…
Tout d’abord, il serait ridicule d’essayer de comparer les chiffres concernant les victimes civiles et les soldats morts au combat. La guerre du Vietnam, dans laquelle les Américains sont entrés véritablement en 1965, avec près de 200 000 hommes, avait déjà tué plus de 10 000 soldats à la fin de 1967. Elle aura réclamé au total 58 148 Américaines et Américains lorsque les dernières troupes quitteront en mars 1973.
L’ampleur du combat vietnamien
L’ampleur du combat qui s’est déroulé au Vietnam (ainsi qu’au Cambodge, en Thaïlande et au Laos) est sans commune mesure avec le conflit en Irak qui est beaucoup plus circonscrit et implique, jusqu’ici, moins d’acteurs. Au plus fort de la guerre, l’armée américaine se battait contre plus d’un million de Nord-Vietnamiens, aux côtés, disons-le, d’autant de Sud-Vietnamiens. Aujourd’hui, la résistance en Irak est évaluée, au mieux, à quelques dizaines de milliers. Et les victimes civiles sont évaluées en Irak à près de 100 000 tandis qu’on parle plutôt de millions (deux à quatre) pour le conflit sud-asiatique.
Ces différences peuvent-elles expliquer pourquoi l’opposition à la guerre en Irak n’a pas encore atteint l’envergure de celle de la guerre au Vietnam ? Après tout, Bush a réussi à se faire réélire, ce que Lyndon Johnson, après deux ans d« ’embourbement » en Asie, a cru impossible (et l’a porté tout simplement à ne pas se porter candidat à sa réélection). Même si les manifestations du printemps 2003 étaient fort imposantes, elles se sont vite essoufflées. Pourtant, après à peine un an et demi, une majorité d’Américains croyaient que la guerre dans la péninsule arabique était une erreur tandis que cela a pris trois ans pour le conflit vietnamien.
Des différences qui pèsent lourd
Même si l’on admet que les générations se suivent mais ne se ressemblent pas ; que les baby-boomers était plus idéalistes (et nombreux) que la jeunesse d’aujourd’hui ; même si l’on juge que les gens, aujourd’hui, sont plus blasés, cyniques ou ce que vous voudrez, cela n’explique pas pourquoi les mensonges de l’administration Bush et le nombre de morts tout de même élevé n’émeuvent pas plus de citoyens. Sont-ils sans savoir que la guerre en Irak coûte jusqu’ici 204 milliards, environ 5,6 milliards par mois contre 5,1 pour la guerre au Vietnam ? Vingt ans de guerre en Indochine n’auront causé la mort que de 63 journalistes tandis que 71 ont déjà trouvé la mort en Irak. Cela dit, un facteur reste à mentionner. Dans les années 1960, l’enrôlement obligatoire était un catalyseur de tensions incroyable. Ledit enrôlement poussa plus d’un million d’Américains à quitter famille et amis pour se réfugier à l’étranger, dont plus de 150 000 au Canada. La guerre en Irak, elle, ressemble plus à un feuilleton surréaliste que tout le monde peut regarder chez lui en plaignant ces pauvres soldats qui ont été assez bêtes pour s’engager. Même si la communauté internationale est beaucoup plus divisée sur l’intervention en Irak qu’elle l’était à propos du Vietnam ; même si les motifs invoqués de ce dernier bain de sang sont beaucoup plus farfelus, on ne signale pas encore de révolte étudiante ou de dissidence fracassante au sein du gouvernement. Certes, il y a eu les Perle, Ridge et autres Woodward mais les révélations choquantes sur la préparation de la guerre… en choquent de moins en moins.
Propagande efficace
Malheureusement, l’inertie du peuple américain face au bourbier irakien est probablement dû à une propagande efficace de l’administration Bush, qui propose, ces temps-ci, exactement le même argumentaire contre le retrait des troupes d’Irak que servait aux Américains l’administration Nixon jusqu’à la conclusion de la guerre, au début de 1973. Même s’il le fait avec très peu de finesse, Bush joue sur tous les tableaux avec l’aisance crasse que seul un ignare ou un menteur de génie peut transpirer. Il a cependant pour lui un atout de taille : les terroristes islamistes attirent beaucoup moins la sympathie que les Ho Chi Minh et autres Mao. Ceux-ci pouvaient compter sur la sympathie des différents courants d’opposition à la guerre ; leurs objectifs semblaient nobles et, disons-le, facilement assimilables pour une intelligentsia qui se reconnaissait plus facilement dans une philosophie née en Occident (le marxisme-léninisme) que dans une religion facilement taxée d’extrémisme.
Décidément, les chantres de l’entreprise irakienne peuvent se féliciter de n’avoir finalement qu’infuser au sein de la population au moins autant de cynisme qu’il leur en a fallu pour mener et défendre cette guerre qui fait rire jaune et grincer des dents, sans plus. Si la guerre au Vietnam était une mauvaise guerre, menée au mauvais moment, au mauvais endroit, la guerre en Irak ressemble plus à un vol de banque orchestré par des gangsters aguerris, qui réussiront probablement à s’enfuir avant que la police ne débarque.




