Qui a dit qu’on devait se passer de contes après l’enfance ? Loin des films pour enfants il y a, dans la communauté artistique, des gens formés à l’art de rompre le quatrième mur et capables de nous prendre par la main pour nous entraîner dans un monde fantastique – Le leur – le temps d’une soirée.
J’ai rencontré Ilia une première fois sur la scène du Café Baobab. Ça devait être un après-midi chaud et collant, le jour de la Fête Nationale. Ou peut-être était-ce une soirée de contes ? Quoi qu’il en soit, je l’ai revue encore au Baobab, au défunt café Nordik et au Centre des arts de la scène Jean-Besré (CASJB), dans différentes occasions. Aujourd’hui, je la considère être une amie. Et je souhaite vous parler d’elle parce que sa versatilité à jouer de l’accordéon et son habileté à nous plonger dans ses contes, en français en y glissant parfois quelques mots en espagnol, m’a impressionné et plus d’une fois.
Pour vous raconter son histoire, je dois toutefois vous transporter en Argentine. Ilia est né d’un père entomologue et d’une mère artiste dans l’âme, initiée aux arts de la scène. Elle sera elle-même initiée à la peinture, aux musées, à la danse classique, au ballet et au Tango. On l’initie également au conte avec les contes de Maria Elena Walsh. Elle précise à quel point les contes de Walsh étaient plus que des contes pour enfants. Les enfants pouvaient apprécier mais les adultes pouvaient comprendre les seconds degrés.
À l’école, Ilia prendra la voie du théâtre et parallèlement, elle pratiquera différents sports. D’abord du hockey sur pelouse et plus tard, le Taekwondo. C’est d’ailleurs à l’occasion d’un championnat de Taekwondo, en 1990, qu’elle posera ses valises au Québec pour la première fois, en tant qu’athlète. Elle parle avec affection de Pauline Morissette, qui était sa voisine de siège dans l’avion et lui a offert le gîte lorsqu’elle est arrivée. Pauline a joué un rôle plus tard, lorsque Ilia a été appelée à jouer dans la pièce les lanternes oubliées, pièce dont j’ai parlé dans les pages du Journal. Après le championnat, Ilia deviendra professeur de Taekwondo à Victoriaville, sa ville d’accueil. En 1998, Ilia arrive à Sherbrooke. Elle en profitera pour remonter sur scène, au Théâtre des Petites Lanternes. Elle apprendra à ce moment à jouer de l’accordéon. La pièce « Les lanternes oubliées » se produira jusqu’à Dunkerque, en France.
En 2000, après avoir joué au Théâtre des petites lanternes, son univers commencera à tourner autour du conte. Elle en fera sa profession en participant notamment au festival « Les jours sont contés » et contera sur différentes scènes ainsi que dans les écoles et ce, pendant 8 ans. À la fin des années 2000, Ilia s’envole pour la France. Elle y passera 12 ans. Douze ans durant lesquelles elle œuvrera principalement dans des organismes communautaires comme médiatrice socio-culturelle et éducative avec la Croix-Rouge française. Ses médiums variaient : l’art plastique, le mouvement, la cuisine, des sorties culturelles, du sport pour s’adapter à différentes populations. Toutefois, elle y vivra un certain mal du pays : Elle s’ennuie du Québec. En 2014 pour pallier à son mal, elle écrit le livre « Le Citronnier », conte imagé écrit sous le coup d’une impulsion, qu’elle compare à une éruption volcanique et qui parle avec espoir de la vie d’une jeune fille sous une dictature violente et publié à la maison d’édition « d’eux », une maison Sherbrookoise. Dans le conte, on y lit : « El silencio es salud ». Le silence c’est le salut, leitmotiv de la dictature sous Videla.
En septembre 2020, Ilia revient à Sherbrooke. Si plus tôt le mal du pays la rongeait, le retour au Québec ne sera pas de tout repos. Elle me dit avoir eu du mal à reconnaître son Québec, celui qu’elle avait laissé 12 ans plus tôt. Les mesures sanitaires intensives, le couvre-feu et la fermeture spontané des lieux dont elle dépendait pour faire son art lui ont donné des relents d’autoritarisme, celui qu’elle a enduré durant sa jeunesse en Argentine.
Aujourd’hui, Ilia pratique son art tant ici qu’à Montréal, dans les théâtres et les cafés, les festivals et les soirées. Dans l’art du conte, Ilia insiste sur une chose d’abord : elle doit marier le conte, s’assurer qu’elle l’adapte bien à sa parole. Parce qu’au fond, un conte de tradition orale ne se récite pas. Il se traverse, il se transforme, il se prête à la voix de celle ou celui qui le porte.
Et c’est peut-être là que réside la force d’Ilia. Dans cette capacité à faire dialoguer les époques, les langues, les territoires de l’Argentine au Québec, de l’enfance à l’âge adulte sans jamais perdre le fil fragile de l’humain. Ses histoires ne cherchent pas à nous faire fuir le réel, mais peut-être nous aider à l’habiter et à y déceler des éclats de poésie, même dans ses zones d’ombre…




