SOIS LIBRE ET CHANGE !

15 février 1986

La libéralisation des échanges est la grande ten­dance économique de l’heure. L’Europe est déjà re­groupée en communauté écono­mique, les pays de l’Est ont leur COMECON, et c’est à notre tour ! Libre-échange ou non, 70 % de nos échanges avec les États-Unis se feront sans frais de douanes dès 1987 (accords inter­nationaux du GATT sur les tarifs et les échanges). La mode est à l’abolition des frontières commerciales. Est-ce une bonne chose ?

L’industrie nous dit qu’elle a besoin d’espace, de croissance. Ceux qui sont pour le libre-échange pensent que la possibi­lité d’exporter nos produits ren­forcera notre industrie et créera de nouveaux emplois. Parmi eux, on compte l’Association des ma­nufacturiers canadiens, la chambre de commerce du Qué­bec et le gouvernement de M. Mulroney. Ceux qui sont contre croient plutôt que l’importation massive de produits américains et notre incapacité à les concurren­cer se traduira par des fermetures d’usines et des pertes d’emplois. Parmi ceux-ci, on retrouve la plu­part des syndicats du pays, le par­ti libéral fédéral, etc.

Les gagnants et les perdants

On s’entend à dire que les per­dants du libre-échange seront les industries à faible technologie qui emploient beaucoup de main-d’œuvre. Des employés ça coûte cher, surtout quand ils sont bien payés. Dans un monde où les in­dustries ne sont plus protégées par les limites sur l’importation et les frais de douanes (comme c’est le cas pour le textile, la chaus­sure, le cinéma…), le gagnant se­ra celui qui réussira à produire le plus pour le moins cher possible, et pour produire à moindre coût, il faut moins d’employés ou les payer moins.

Une étude du gouvernement du Québec prévoit la perte de 30 000 emplois dans le textile et la fabrication de vêtements, ad­venant que le libre-échange soit instauré, (Le devoir, 21 janv. 1986). À Sherbrooke, où beau­coup d’emplois dépendent du textile, on a de quoi s’inquiéter, mais la Dominion Textile elle, est prête. Elle possède déjà, par l’intermédiaire d’une autre compagnie, des usines de textiles aux États-Unis, où tes travail­leurs-travailleuses sont moins bien payés qu’ici. Quand les douanes sauteront, c’est de ces usines que viendra notre textile…

Les grands gagnants seront les industries à haute technologie qui sont prêtes à s’étendre. L’avenir est aux grosses compagnies, ce sont les seules qui pourront sup­porter la concurrence à une si grande échelle. Les petites compagnies devront fusionner aux grosses ou mourir; certaines usines devront fermer pour que les autres restent rentables. La technologie et le souci de la ren­tabilité ne garantissent pas que tout le monde aura de la job; quand on sait ce que les robots gagnent de l’heure…

Aussi, les industries qui sont les plus prêtes à coloniser un si grand marché sont surtout les compagnies américaines, qui s’entraînent déjà sur 225 millions de consommateurs et pour qui le Canada n’en représenterait que 25 millions de plus.

Une autre société

Vers quelle société nous en­traîne le libre-échange ? Personne ne le sait vraiment… Ce qu’on peut dire, c’est qu’il y aura moins de compagnies, mais des plus grosses. L’Amérique du Nord se­ra devenue un vaste marché où l’on retrouvera partout sensible­ment les mêmes produits. Les produits canadiens survivants se­ront ceux qui sont bons pour l’en­semble du continent. Le gouver­nement aura perdu sa capacité de contrôler l’emploi à l’intérieur de ses frontières, et quoi encore ?

Qu’arrivera-t-il quand il faudra que nos impôts et nos taxes diminuent pour que les gens d’af­faires, devenus libres, décident d’investir chez nous ? Jusqu’où irons-nous pour les attirer ?

Et tout ce qui est typiquement canadien ou québécois; nos films, nos artistes, nos revues, nos journaux… Survivront-ils maintenant que ta culture est une industrie comme une autre ?

Restera-t-il, quelque part en Amérique du Nord, quelque chose de typiquement québécois ?

Quand on sait qu’avec le McDo­nald’s, c’est toute la mentalité américaine qu’on avale…

Et Mulroney là-dedans ?

Bien que la majorité des Cana­diens soit en faveur du libre-échange, près de la moitié d’entre eux ne font pas confiance à Brian Mulroney pour défendre leurs in­térêts dans ce dossier (La Presse, 19 janv. 1986). On sait que M. Mulroney est en pays de connais­sance lorsqu’il s’agit de fermer des usines qui ne sont plus ren­tables (cf. Schefferville). D’ail­leurs, son comportement dans le dossier Ultramar nous montre à quel point il est d’accord avec le fait de fermer des usines pour permettre aux autres de vivre et de continuer de grandir. Enfin, sa manière de traiter avec les États-Unis certains dossiers communs (pluies acides, eaux territo­riales…) nous laisse sceptiques quant à sa capacité de nous dé­fendre et de ne pas toujours trop plier.

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