La libéralisation des échanges est la grande tendance économique de l’heure. L’Europe est déjà regroupée en communauté économique, les pays de l’Est ont leur COMECON, et c’est à notre tour ! Libre-échange ou non, 70 % de nos échanges avec les États-Unis se feront sans frais de douanes dès 1987 (accords internationaux du GATT sur les tarifs et les échanges). La mode est à l’abolition des frontières commerciales. Est-ce une bonne chose ?
L’industrie nous dit qu’elle a besoin d’espace, de croissance. Ceux qui sont pour le libre-échange pensent que la possibilité d’exporter nos produits renforcera notre industrie et créera de nouveaux emplois. Parmi eux, on compte l’Association des manufacturiers canadiens, la chambre de commerce du Québec et le gouvernement de M. Mulroney. Ceux qui sont contre croient plutôt que l’importation massive de produits américains et notre incapacité à les concurrencer se traduira par des fermetures d’usines et des pertes d’emplois. Parmi ceux-ci, on retrouve la plupart des syndicats du pays, le parti libéral fédéral, etc.
Les gagnants et les perdants
On s’entend à dire que les perdants du libre-échange seront les industries à faible technologie qui emploient beaucoup de main-d’œuvre. Des employés ça coûte cher, surtout quand ils sont bien payés. Dans un monde où les industries ne sont plus protégées par les limites sur l’importation et les frais de douanes (comme c’est le cas pour le textile, la chaussure, le cinéma…), le gagnant sera celui qui réussira à produire le plus pour le moins cher possible, et pour produire à moindre coût, il faut moins d’employés ou les payer moins.
Une étude du gouvernement du Québec prévoit la perte de 30 000 emplois dans le textile et la fabrication de vêtements, advenant que le libre-échange soit instauré, (Le devoir, 21 janv. 1986). À Sherbrooke, où beaucoup d’emplois dépendent du textile, on a de quoi s’inquiéter, mais la Dominion Textile elle, est prête. Elle possède déjà, par l’intermédiaire d’une autre compagnie, des usines de textiles aux États-Unis, où tes travailleurs-travailleuses sont moins bien payés qu’ici. Quand les douanes sauteront, c’est de ces usines que viendra notre textile…
Les grands gagnants seront les industries à haute technologie qui sont prêtes à s’étendre. L’avenir est aux grosses compagnies, ce sont les seules qui pourront supporter la concurrence à une si grande échelle. Les petites compagnies devront fusionner aux grosses ou mourir; certaines usines devront fermer pour que les autres restent rentables. La technologie et le souci de la rentabilité ne garantissent pas que tout le monde aura de la job; quand on sait ce que les robots gagnent de l’heure…
Aussi, les industries qui sont les plus prêtes à coloniser un si grand marché sont surtout les compagnies américaines, qui s’entraînent déjà sur 225 millions de consommateurs et pour qui le Canada n’en représenterait que 25 millions de plus.
Une autre société
Vers quelle société nous entraîne le libre-échange ? Personne ne le sait vraiment… Ce qu’on peut dire, c’est qu’il y aura moins de compagnies, mais des plus grosses. L’Amérique du Nord sera devenue un vaste marché où l’on retrouvera partout sensiblement les mêmes produits. Les produits canadiens survivants seront ceux qui sont bons pour l’ensemble du continent. Le gouvernement aura perdu sa capacité de contrôler l’emploi à l’intérieur de ses frontières, et quoi encore ?
Qu’arrivera-t-il quand il faudra que nos impôts et nos taxes diminuent pour que les gens d’affaires, devenus libres, décident d’investir chez nous ? Jusqu’où irons-nous pour les attirer ?
Et tout ce qui est typiquement canadien ou québécois; nos films, nos artistes, nos revues, nos journaux… Survivront-ils maintenant que ta culture est une industrie comme une autre ?
Restera-t-il, quelque part en Amérique du Nord, quelque chose de typiquement québécois ?
Quand on sait qu’avec le McDonald’s, c’est toute la mentalité américaine qu’on avale…
Et Mulroney là-dedans ?
Bien que la majorité des Canadiens soit en faveur du libre-échange, près de la moitié d’entre eux ne font pas confiance à Brian Mulroney pour défendre leurs intérêts dans ce dossier (La Presse, 19 janv. 1986). On sait que M. Mulroney est en pays de connaissance lorsqu’il s’agit de fermer des usines qui ne sont plus rentables (cf. Schefferville). D’ailleurs, son comportement dans le dossier Ultramar nous montre à quel point il est d’accord avec le fait de fermer des usines pour permettre aux autres de vivre et de continuer de grandir. Enfin, sa manière de traiter avec les États-Unis certains dossiers communs (pluies acides, eaux territoriales…) nous laisse sceptiques quant à sa capacité de nous défendre et de ne pas toujours trop plier.




