Poutine indigeste
La journaliste russe Anna Politskovskaia aura payé lourdement sa curiosité et son intransigeance à tenter de saisir le fonctionnement du régime poutinien. Comme tant d’autres opposants au régime en place en Russie, elle a été « mystérieusement » assassinée à l’automne 2006. Journaliste pour Novaia Gazera et auteure de livres sur la Tchétchénie et le président Poutine, nous retrouvons sous sa plume une description assez douloureuse des maux qui affectent aujourd’hui l’ancien géant soviétique.
Ce livre a été publié tout juste avant son assassinat, ce qui lui confère un intérêt certain. Il s’agit d’un journal personnel qui couvre une période de presque deux ans allant des élections législatives de fin 2003 à la présidentielle de 2004 jouée d’avance, qui a vu la réélection de Vladimir Poutine. Des pages très instructives décortiquent le système en place, autocratique, dans lequel toute forme d’opposition est sévèrement écartée.
La journaliste décrit un pays sous l’emprise d’un régime autoritaire fort, qui serre la vis aux manifestants, aux ONG qui critiquent son pouvoir et qui se permet de modifier la constitution afin de limiter au maximum les éléments de démocratie. Elle dénonce le copinage entre les médias et le pouvoir, de même que la partialité pro-Poutine du système législatif, qui rappelle étrangement la période soviétique. Il est vrai que l’homme fort du Kremlin apparaît ici comme le symbole du retour en force de l’homo sovieticus…
Le sang coule… et le pouvoir n’a pas les mains propres
Parmi les différents témoignages d’une journaliste qui refuse de jouer le jeu de la complaisance envers le pouvoir, il y a évidemment l’horreur de Beslan (septembre 2004), où quelques centaines de civils dont une majorité d’enfants ont été massacrés lorsque les terroristes assiégés dans leur école ont fait exploser leurs bombes. Beaucoup de zones ombrageuses demeurent quand à l’enquête bâclée qui a suivi ce massacre qui aurait sans doute pu être évité. Les témoignages des parents des victimes sont bien sûr bouleversants et révoltants.
L’auteure décrit comment la chasse aux terroristes musulmans en Tchétchénie a débouché sur des mises en scène dans lesquelles des gens de confession islamique se sont fait enlever, voire tuer, simplement pour servir d’exemple.
L’opposition fait du surplace, la société est divisée
Pendant ce temps, l’opposition démocratique, éparpillée en des partis qui ne trouvent pas d’écho parmi un peuple blasé. Politskovskaia admire Kasparov, joueur d’échec et fameux opposant au régime et trouve que certains des ténors démocrates ne sont pas assez convaincants. D’ailleurs, elle ne semble pas trop croire aux partis : « Chez nous, on crée des partis politiques pour trois raisons : soit parce que l’on a trop d’argent, soit parce que l’on a trop de temps libre, soit parce que l’on est en proie à un profond désespoir » (p. 84). Cette lucidité ne l’empêche pas de voir un espoir dans la création du Parti des mères de soldats qui, selon elle, arrive à point nommé dans l’effacement des forces démocratiques.
La société russe semble aussi divisée. Les gens ne se révoltent que lorqu’ils sont atteints par le portefeuille. Dixit l’auteur : « Notre société n’est plus vraiment une société […]. Il existe mille cellules qui, si elles s’unissaient, formeraient le peuple. Mais il ne faut pas y compter : les parois de ces cellules sont parfaitement hermétiques. Les membres de l’une ne viendront pas au secours des membres de l’autre. Chacun pour soi, telle est la règle. » (p. 341).
Douloureuse Russie offre un témoignage sur la déperdition de cet ancien empire. Les récentes années néo-soviétiques sous Poutine sont assez désespérantes, au point où la journaliste conclut en souhaitant une révolution non pas orange comme en Ukraine, mais bien rouge sang…
POLITSKOVSKAIA, Anna. Douloureuse Russie, Journal d’une femme en colère, Buchet Chastel, 2006, 420 p.



