Toute est dans toute: chronique d’une féministe frustrée

Date : 26 avril 2019
| Chroniqueur.es : Marie-Danielle Larocque
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Il était une fois des hommes influents s’affairant à planifier une présentation publique sur l’histoire de la toponymie sherbrookoise. Associés à de grandes organisations de généalogie ou encore d’éducation, cela fait plusieurs années qu’ils s’impliquent également dans un comité municipal lié à ce sujet. Ils ont envie de laisser leurs marques et de rendre justice à l’histoire de leur région. Leurs camarades bénévoles sont tous aussi enthousiastes face à l’immensité de leur expertise. Ils se reconnaissent entre eux. Eux, au masculin seulement. Plusieurs citoyennes et citoyens se sont déplacé.es pour l’événement, se questionnant à propos de la toponymie, notamment: «Pourquoi n’y a-t-il pas plus de toponymes féminins»?

AH! La grande question! Les plus sceptiques diront qu’il est impossible d’avoir une parité toponymique puisque les femmes étaient effacées dans l’Histoire: elles n’avaient pas accès aux sphères de pouvoir. La majorité des odonymes présents au Québec rappelant un ou des individus s’apparentent à des figures d’hommes, souvent issus de la classe dominante, et les femmes n’en font pas partie. Point. Cet argument n’est pas faux. Encore aujourd’hui, les femmes occupent majoritairement des emplois au salaire minimum, aux horaires atypiques, à temps partiel et font la majorité (encore) des tâches domestiques, de proche-aidance, etc. Elles sont moins rémunérées que les hommes, vivent davantage de pauvreté et de violences. Encore aujourd’hui, elles occupent nettement moins de postes de pouvoir, même si cela tend à changer. Les plus convaincues auront un discours plus politique, disant qu’il n’en tient qu’à nous de dépoussiérer l’Histoire et faire ressortir l’apport des femmes dans toute leur diversité. Elles ne sont pas invisibles: on les a rendues invisibles. Volontairement.

Les femmes sont à l’origine de grands changements sociaux: équité salariale, congé de maternité, fin de la subordination des épouses, droit de vote des femmes, réseau des CPE, décriminalisation de l’avortement, reconnaissance légale des femmes comme des personnes, et plus! Les femmes transforment les structures partout où elles passent. Elles se démarquent par leurs actions, leur créativité et leur résilience, que ce soit pour accéder à des postes dans des lieux décisionnels, pour concilier leur vie familiale, professionnelle, scolaire et personnelle ou tout simplement pour trouver des stratégies de survie. Elles ont bâti des réseaux de solidarité qui sont encore présents et qui aident concrètement des milliers de personnes, femmes et hommes. Pensons simplement au réseau communautaire: les centres de femmes, les maisons d’hébergement pour femmes victimes de violence, les cliniques de planning familial, et bien plus encore! Les femmes sont parties prenantes d’une société en constante évolution, qui s’impliquent et militent pour leurs droits à la dignité, à l’égalité, à la parité, et à être représentées! Les préoccupations politiques liées aux questions de genre, de parité et de représentations des femmes, tant en politique que dans l’espace public, sont partagées par un grand nombre d’organisations et d’individus, tant à Sherbrooke qu’ailleurs au Québec ou dans d’autres grandes villes de la planète.

Pourtant, ces femmes se font injurier, parfois menacer et violenter, dès qu’elles s’organisent: «salope», «mal baisée», «frustrée», «hystérique», «sable dans le vagin», «lesbienne poilue», «en manque d’attention», pour ne nommer que ceux-là. Ces injures arrivent souvent avec colère, un roulement d’yeux, un long texte à propos du matriarcat, de la domination des femmes et du fait qu’elles sont responsables de tous les maux de la terre. Ces réactions antiféministes, masculinistes et misogynes sont pourtant bien plus présentes qu’on ne le croit. Les insultes et les discriminations liées au sexisme, à l’homophobie et au racisme sont parfois même incrustées dans nos expressions, dans nos structures, dans la manière dont s’organise le travail, l’espace public, la vie en général. Toute est dans toute.

Revenons à notre histoire.

Avec ces questionnements et ces constats actuels, des individus sont restés estomaqués de constater que les revendications pour une plus grande toponymie paritaire étaient présentées comme du «harcèlement inutile», ni plus ni moins. Pire, les femmes mobilisées ont été dépeintes comme des «femmes frustrées qui ouvrent leurs clapets». Rappelons qu’il s’agit d’une conférence publique lors de laquelle les orateurs se présentent comme des experts de l’Histoire. Ils doivent bien être au fait des combats menés par les femmes depuis des siècles pour la justice sociale! Le sexisme ordinaire et la résistance au changement s’exprime bien au quotidien et sous toutes ses formes!

Alors, que fait-on avec de telles affirmations, erronées, remplies de préjugés et carrément inacceptables? On leur recommande fortement une réflexion sur leur attitude arriérée et on réaffirme haut et fort que l’égalité entre les genres et entre les femmes elles-mêmes n’est pas une utopie. Elle passe nécessairement par des changements sociaux, des changements politiques, menés par des militant·es qui ont toute une panoplie d’actions diversifiées dans leur sac. Par leurs convictions et leurs actions, illes font trembler les structures élitistes pour faire émerger une réelle prise en considération des réalités de l’ensemble de la population. Et cette égalité doit aussi se refléter dans les toponymes qui sont adoptés par une ville, dans la composition du comité qui les jugent ainsi que par une volonté politique forte et inspirante!

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