Les coupures dans l’Aide sociale: Une histoire de foufounes

16 mai 1986

Le 25 mars dernier, « notre » ministre délégué à l’administration et président du Conseil du trésor, M. Paul Go­beil, présentait les prévisions des dépenses pour l’année à venir. Réduire le déficit — rêve ou cau­chemar de tout gouvernement — et remettre de l’ordre dans ce fa­meux « déséquilibre financier » généreusement légué par ses pré­décesseurs, telles sont les justifi­cations, ô combien légitimes, au couperet qui est tombé, encore une fois, sur la tête de devinez qui ???

« Nous avons fermement l’in­tention de gérer l’ensemble des activités gouvernementales avec rigueur ». En aurions-nous douté ? Pour preuve, voici un exemple, dont on ne peut que se réjouir, de l’application concrète de ces « louables intentions » : 100 millions seront soustraits à l’aide so­ciale, dont 68 millions seront récupérés par une chasse ouverte aux « fraudeurs et erreurs ». Cette opération coûtera toutefois 9 mil­lions puisque les effectifs as­signés à ce grand ménage devront être augmentés. Ça c’est de la création d’emploi !

Mais qui sont ces fraudeurs-euses qui empochent indûment les deniers publics ? Et quels tours pourra-t-on leur jouer pour les forcer à sortir du sac ? Le gouvernement a dû déployer des efforts d’imagination pour élaborer de nouvelles tactiques et stratégies de vérification. De plus, les membres de « L’Escouade anti-foufounes » pourront, selon leur niveau de créativité, inventorier une série de techniques de harcè­lement et d’intimidation dans le seul et ultime but de prendre en flagrant délit, soit en flânant dans le lit, les méchants parasites de la société.

Quiconque a déjà fait une de­mande d’aide sociale peut entre­voir les enjeux d’un tel système de contrôle. Madame, vous êtes bénéficiaire de l’aide sociale et partagez votre appartement avec un copain. Mais ce copain est-ce un copain, un vrai copain, votre seul copain ou le petit copain que vous aimez le plus ? Autrement dit, est-ce qu’il vous arrive un peu, beaucoup, passionnément, à la folie ou pas du tout de coucher avec lui ? That is the question. C’est la « présomption de concu­binage ou de liaison » qui motive cette chasse aux fraudeurs-euses de l’aide sociale et qui sera joyeu­sement assurée par « L’Escouade anti-foufounes ».

Et si toutefois vous arriviez à vous débrouiller sans avoir à par­tager votre appartement, votre petit copain aurait avantage à ne pas vous rendre visite trop sou­vent; il pourrait être tenu de vous verser une certaine somme, comme tout chum ou amant qui se respecte. L’État ne peut tout de même pas vous entretenir à sa place.

Ainsi, pourra-t-on vous poser certaines questions plus ou moins pertinentes, à mon humble avis, sur votre vie personnelle, vos re­lations et patati et patata. On vous rendra une visite éclair de bon matin juste pour savoir si vous dormez bien seule. Aussi bien en profiter alors pour vérifier si votre espèce de chum n’a pas ou­blié, lors de sa dernière visite, une paire de bobettes* ou son « after shave » quelque part entre votre chambre et la salle de bain. Et si c’est le cas, vous auriez avantage à avoir de bons argu­ments de défense contre ceux de la suspicion.

Nous avons connu de telles pratiques dans le passé. Nous sa­vons aussi que ce sont très proba­blement les moyens auxquels on compte avoir recours pour élimi­ner les bénéficiaires illégaux. Or l’attribution des prestations d’aide sociale ne peut être basée sur des faits de suspicion subjec­tive et arbitraire. Et ce n’est pas le contenu de mon garde-robe ou de mon armoire de pharmacie qui doivent intervenir dans l’évalua­tion de mon éligibilité aux dites prestations. Il est cependant bien facile d’ignorer certaines règles élémentaires lorsque l’on ne conçoit pas la cohabitation comme seule solution pouvant al­léger une situation financière plu­tôt difficile. Et prendre pour acquis qu’entre « co-locs » on doive inévitablement coucher en­semble, et qu’entre amants l’au­tonomie financière n’a aucun sens, me semblent de bien piètres interprétations de ce que sont réellement les relations que les gens, bénéficiaires ou non, entre­tiennent entre eux. Encore heu­reux que l’homosexualité ne soit encore trop tabou pour être aussi la cible de suspicieux.

Ce ne sont que des histoires de mon, ton, son, NOTRE LIT, de bobettes de gars ou de bobettes de filles, qui viendront trancher la question pour ceux et celles qui n’auraient rien d’autre à faire que de « frauder » l’aide sociale.

Si vous êtes en règle, vous n’a­vez pas à vous inquiéter, me dira-t-on ! Mais si je collectionne les robes de chambre à carreaux, suis-je en règle ? J’en ai 4, ça re­garde mal non ?…

* Bobettes : sous-vêtements dans la langue po­pulaire du Saguenay-Lac St-Jean.

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