Le 25 mars dernier, « notre » ministre délégué à l’administration et président du Conseil du trésor, M. Paul Gobeil, présentait les prévisions des dépenses pour l’année à venir. Réduire le déficit — rêve ou cauchemar de tout gouvernement — et remettre de l’ordre dans ce fameux « déséquilibre financier » généreusement légué par ses prédécesseurs, telles sont les justifications, ô combien légitimes, au couperet qui est tombé, encore une fois, sur la tête de devinez qui ???
« Nous avons fermement l’intention de gérer l’ensemble des activités gouvernementales avec rigueur ». En aurions-nous douté ? Pour preuve, voici un exemple, dont on ne peut que se réjouir, de l’application concrète de ces « louables intentions » : 100 millions seront soustraits à l’aide sociale, dont 68 millions seront récupérés par une chasse ouverte aux « fraudeurs et erreurs ». Cette opération coûtera toutefois 9 millions puisque les effectifs assignés à ce grand ménage devront être augmentés. Ça c’est de la création d’emploi !
Mais qui sont ces fraudeurs-euses qui empochent indûment les deniers publics ? Et quels tours pourra-t-on leur jouer pour les forcer à sortir du sac ? Le gouvernement a dû déployer des efforts d’imagination pour élaborer de nouvelles tactiques et stratégies de vérification. De plus, les membres de « L’Escouade anti-foufounes » pourront, selon leur niveau de créativité, inventorier une série de techniques de harcèlement et d’intimidation dans le seul et ultime but de prendre en flagrant délit, soit en flânant dans le lit, les méchants parasites de la société.
Quiconque a déjà fait une demande d’aide sociale peut entrevoir les enjeux d’un tel système de contrôle. Madame, vous êtes bénéficiaire de l’aide sociale et partagez votre appartement avec un copain. Mais ce copain est-ce un copain, un vrai copain, votre seul copain ou le petit copain que vous aimez le plus ? Autrement dit, est-ce qu’il vous arrive un peu, beaucoup, passionnément, à la folie ou pas du tout de coucher avec lui ? That is the question. C’est la « présomption de concubinage ou de liaison » qui motive cette chasse aux fraudeurs-euses de l’aide sociale et qui sera joyeusement assurée par « L’Escouade anti-foufounes ».
Et si toutefois vous arriviez à vous débrouiller sans avoir à partager votre appartement, votre petit copain aurait avantage à ne pas vous rendre visite trop souvent; il pourrait être tenu de vous verser une certaine somme, comme tout chum ou amant qui se respecte. L’État ne peut tout de même pas vous entretenir à sa place.
Ainsi, pourra-t-on vous poser certaines questions plus ou moins pertinentes, à mon humble avis, sur votre vie personnelle, vos relations et patati et patata. On vous rendra une visite éclair de bon matin juste pour savoir si vous dormez bien seule. Aussi bien en profiter alors pour vérifier si votre espèce de chum n’a pas oublié, lors de sa dernière visite, une paire de bobettes* ou son « after shave » quelque part entre votre chambre et la salle de bain. Et si c’est le cas, vous auriez avantage à avoir de bons arguments de défense contre ceux de la suspicion.
Nous avons connu de telles pratiques dans le passé. Nous savons aussi que ce sont très probablement les moyens auxquels on compte avoir recours pour éliminer les bénéficiaires illégaux. Or l’attribution des prestations d’aide sociale ne peut être basée sur des faits de suspicion subjective et arbitraire. Et ce n’est pas le contenu de mon garde-robe ou de mon armoire de pharmacie qui doivent intervenir dans l’évaluation de mon éligibilité aux dites prestations. Il est cependant bien facile d’ignorer certaines règles élémentaires lorsque l’on ne conçoit pas la cohabitation comme seule solution pouvant alléger une situation financière plutôt difficile. Et prendre pour acquis qu’entre « co-locs » on doive inévitablement coucher ensemble, et qu’entre amants l’autonomie financière n’a aucun sens, me semblent de bien piètres interprétations de ce que sont réellement les relations que les gens, bénéficiaires ou non, entretiennent entre eux. Encore heureux que l’homosexualité ne soit encore trop tabou pour être aussi la cible de suspicieux.
Ce ne sont que des histoires de mon, ton, son, NOTRE LIT, de bobettes de gars ou de bobettes de filles, qui viendront trancher la question pour ceux et celles qui n’auraient rien d’autre à faire que de « frauder » l’aide sociale.
Si vous êtes en règle, vous n’avez pas à vous inquiéter, me dira-t-on ! Mais si je collectionne les robes de chambre à carreaux, suis-je en règle ? J’en ai 4, ça regarde mal non ?…
* Bobettes : sous-vêtements dans la langue populaire du Saguenay-Lac St-Jean.




