MONOPARENTALITÉ ET SOCIÉTÉ

15 janvier 1986

Au Québec, 20 % de la population familiale est de type monoparental. À Sherbrooke, à l’instar de la région montréalaise, la proportion de familles monoparentales est de l’ordre de 24 %. Et le taux de croissance actuel nous permet d’évaluer qu’en 1990 les familles ayant à leur tête un seul parent représenteront plus de 30 % de la population familiale de l’ensemble du Québec.

Cette situation semble vouloir prendre de plus en plus d’ampleur malgré les « efforts de dissuasion » déployés par plus d’une instance. En effet, alors qu’on a vu « bourgeonner » ces dernières années plusieurs organismes ayant pour principal objectif la « survie du couple et de la famille », très peu de services institutionnels ont été instaurés pour répondre à cette réalité qu’est la monoparentalité. Bien que ces services d’aide au couple et à la famille répondent à de nombreux et légitimes besoins, il n’en demeure pas moins qu’une grande partie de la population familiale est laissée pour compte.

Pendant que l’on essaie de s’entendre sur la définition de la VRAIE famille, on oublie ceux et celles qui ne sont plus conformes à la norme traditionnelle et ce, malgré leur nombre croissant. On peut jouer à l’autruche et maintenir les parents uniques au rang des « marginaux » ; c’est d’ailleurs la situation qui prévaut actuellement. Rien n’est plus simple : aucune modification socio-économique en regard de cette réalité, un système d’éducation toujours basé sur les mêmes valeurs « rassurantes » que celles vécues par nos ancêtres, la non-reconnaissance de besoins nouveaux pourtant fondamentaux et enfin, le maintien, sinon le développement de mesures visant à dissuader les individus de choisir un mode de vie (lorsque c’est un choix il va sans dire) basé sur le respect et l’autonomie individuels. Cet « encouragement négatif », c’est-à-dire dissuasif, à l’éclatement du couple prend plusieurs formes plus ou moins subtiles. Par exemple, on retrouve à la p. 24 du « Livre vert sur la politique familiale », un exemple assez explicite de ce que j’appelle « l’encouragement négatif ». « Compte tenu de la diminution des mariages, de l’accroissement marqué de la tendance au célibat, du taux de ruptures dans les familles biparentales, il est prévisible que les familles monoparentales continuent à augmenter à moins que les conditions économiques fort difficiles dans lesquelles se trouve la majorité d’entre elles en viennent à constituer un facteur pour éviter cette situation. »

Ainsi, en maintenant les parents uniques dans une situation aussi précaire que celle qu’ils connaissent déjà, les gouvernements imposent leur droit de regard sur le choix des individus, leur laissant ainsi une bien pauvre alternative : poursuivre dans une situation familiale qui n’est plus viable, ou opter pour la monoparentalité avec comme perspective la pauvreté économique et socio-affective presqu’à coup sûr. Si on a le choix entre noir et noir, il est bien possible que l’on « choisisse »… le noir !

C’est donc envers et contre tous, et parfois contre eux-mêmes que de plus en plus de parents se retrouvent seuls à la tête de la famille avec, en prime, toutes les conséquences que l’on connaît. Il nous semble grand temps que les diverses instances concernées agissent enfin pour répondre à de nouveaux besoins qu’on ne peut ignorer, même si certaines valeurs de la « moral majority » s’en trouvent ébranlées. En fait, il est tout à fait légitime de demander aux principaux responsables d’une situation qu’ils ont, en grande partie, provoquée, d’apporter les mesures nécessaires au mieux-vivre des individus touchés.

Mais c’est envers et contre tous que les parents uniques seront et avanceront, et c’est la société qui devra dorénavant s’adapter à cette situation qu’elle a elle-même créée.

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