L’information en concentré…

15 janvier 1986

On vous a dit que les jour­naux, les postes de radio et même les postes de télévision étaient « contrôlés » et… vous en doutez. Pourtant, un sur­vol rapide du domaine des mé­dias écrits, et plus particulière­ment des quotidiens, s’avère très révélateur d’un phénomène dé­coulant de notre type d’écono­mie : rentabilité et concentration du pouvoir économique dans de moins en moins de mains.

Encore dernièrement, l’achat de Télé-Métropole par Power Corporation a soulevé des débats concernant le danger de la concentration des médias d’in­formation entre quelques compa­gnies seulement. Pourtant, il y a belle lurette que cette marche vers une plus grande concentra­tion a lieu. Par exemple, au Ca­nada en 1914, il y avait 138 quo­tidens et 138 éditeurs. En 1966, 63 éditeurs possèdent 110 quoti­diens. En 1979, 11 groupes de presse seulement détiennent le contrôle de 90 des 127 quotidiens du pays (70 %) et cette concentra­tion s’intensifie depuis… Au Ca­nada anglais, deux groupes (Southam Press et Thomson Newspapers) se partagent la moi­tié des quotidiens, soit 56 titres sur une centaine.

Pour le Québec, la situation n’est guère plus reluisante. La disparition de certains quotidiens (Montréal-Matin, Le Jour, Mon­treal Star…) et l’achat d’autres journaux font qu’aujourd’hui 96 % du tirage des quotidiens francophones est sous contrôle de trois compagnies (voir le tableau ci-dessous). Pourtant, en 1970, 51 % du tirage des quotidiens pro­venait de groupes « indépen­dants ». Cette proportion tombe à 10 % en 1979 et à moins de 4 % en 1985.

Bref, il ne demeure plus que le journal Le Devoir comme quoti­dien francophone « indépendant » au Québec.

Mais le contrôle du tirage des quotidiens n’est qu’un aspect bien particulier du contrôle beau­coup plus vaste sur l’ensemble du monde de l’information. Par exemple, le groupe Québecor de Pierre Péladeau (eh oui, celui se baladant dans les émissions de variétés depuis un certain temps pour mousser l’entrepreneurship au Québec…) contrôlait en 1984, outre ses trois quotidiens :

  • 33 hebdomadaires régio­naux
  • 4 journaux populaires heb­domadaires
  • 7 magazines
  • 11 imprimeries
  • 3 maisons de distribution
  • 23 magasins de service et
    de matériel de photo
  • Une maison d’édition

Avec un chiffre d’affaires de 279 millions de dollars et ses 2 900 employées, Québecor est la plus importante entreprise de presse au Québec. C’est donc dire l’importance économique et surtout le potentiel d’influence sur l’opinion publique que pos­sède Pierre Péladeau.

Bien souvent, des compagnies exerçant un contrôle dans les mé­dias écrits étendent leurs tenta­cules sur d’autres types de mé­dias et dans d’autres sphères d’activités. L’exemple le plus ré­vélateur à ce sujet demeure, au Québec, Power Corporation avec son légendaire Paul Demarais.

Celui-ci contrôle, en plus de ses quatre quotidiens, Télé-Métropole et ses filiales et surtout plusieurs entreprises privées ayant leurs activités à l’extérieur du champ de l’information : auto­bus Voyageur, Canada Steams­hip Lines, Consolidated-Bathurst, assurance Impériale et Great-West, etc… Et il ne faut pas perdre de vue que l’objectif de ces compagnies, y compris pour l’information, est d’obtenir le maximum de profits. Télé-Métropole avec ses 14.7 millions de profit en 1984 sur des revenus de 98.8 millions de ventes de­meure un bon exemple. On voit donc d’où vient l’intérêt de monsieur Desmarais…

Et dans tout ça, où se trouve la liberté d’expression ? Comment les médias, contrôlés par Desma­rais, analyseront-ils (si ils en parlent) un conflit de travail dans l’une de ses compagnies ? Mais face à certaines objections sur la concentration des médias, plu­sieurs répondent, qu’avec des moyens plus grands, ils seront en mesure d’informer plus adéqua­tement le public. C’est ainsi qu’en 1973, à l’achat de Mon­tréal-Matin par La Presse de Paul Desmarais, Roger Lemelin (eh oui, celui des Plouffes et fidèle bras droit de Paul) déclarait que cet achat « nous permettra d’avoir des correspondants partout, à To­kyo, Pékin, Moscou. » Eh bien, cherchez-les ces correspondants ! ! ! Bien plus, Desmarais et Le­melin ont carrément fait dispa­raître Montréal-Matin… Voilà où nous mène la concentration de la presse.

Mais ce phénomène de concentration des médias d’in­formation n’est pas unique au Québec et tend à s’internationali­ser avec l’avancement de la technologie. Par exemple, le « tsar de l’information », l’australien Ru­pert Murdock possède une im­mense emprise dans le domaine des communications, évaluée à plus de 3 milliards-US, répartie sur trois continents : Océanie (11 quotidiens australiens, 16 heb­dos, etc…), Europe (Times de Londres, The Sun, 1ère station européenne de t.v. par satellite, etc…), et en Amérique (4 quoti­diens, 4 hebdos, etc…).

Nous voyons donc l’urgente nécessité de développer et de ren­forcer un réseau de médias alter­natifs et communautaires. Bref, se donner la chance de ne plus voir te monde par les seules lu­nettes des dirigeants million­naires du monde…

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