QUAND LE RÊVE DEVIENT CAUCHEMAR !

15 février 1986

Pendant notre enfance et notre adolescence, nous avons toutes et tous imaginé que nous aurions un jour une relation amoureuse ou physique avec LA FEMME parfaite ou L’HOMME de nos rêves. Si ce n’était qu’une chose passagère, il n’y aurait pas lieu de s’y attarder. Toutefois la réalité est toute autre. Certaines industries font de gros profits en nous gardant dans l’attente de la réalisation de ces rêves., Ce que nous croyons être un rêve peut alors s’avérer un cauchemar… et plus près de nous qu’on pourrait l’imaginer.

Ce que l’on propose aux hommes : la pornographie

L’industrie de la pornographie génère 500 millions de dollars par année au Canada1. Proportionnelle­ment à la population, le calcul nous donne un chiffre d’un peu moins que 125 millions pour la belle province. Qu’est-ce que la porno propose aux hommes ? Dans tes magazines pornographiques et à l’intérieur des bars où l’on peut voir des spectacles soi-disant « érotiques », on trouve des images de femmes qui ne correspondent pas à nos réalités physiques, émotives ou intellectuelles. En effet ces « femmes-objets » sont présentées aux hommes avec des corps parfaits et ce dans les positions des plus dégradantes. On nous laisse voir chez elles une sexualité passive qui sera déclenchée par le désir masculin. Effectivement, ces femmes n’ont pas de désirs personnels, le seul désir qu’on leur permet étant celui d’être désirée par L’HOMME. On se trouve donc devant un modèle de sexualité sans communication véritable entre les partenaires. Ces femmes ont bien sûr une bouche et une langue, mais on voit mal, dans les situations où elles se trouvent, comment elles pourraient s’en servir pour parler. On fait souvent transparaître chez elles une attitude de nymphomane qui en redemande toujours. Partant de là, on peut faire un certain lien entre la porno et le viol dont toutes les femmes sont menacées. En effet pour les hommes consommateurs de porno (il y en a beaucoup si on en juge par les profits de cette industrie), la sexualité est remplie d’images de femmes qui sont disponibles n’importe quand et pour n’importe qui. Ces hommes peuvent facilement s’imaginer que la femme rencontrée dans la rue n’est pas différente de celles achetées mensuellement dans les magazines ou de celles achetées quotidienne­ment dans les bars où des femmes dansent nues. La rue Wellington Sud de notre centre-ville est infestée de ces bars où l’on vend des spectacles pornographiques. N’oublions pas que « de 5 000 à 7 000 jeunes femmes et adolescentes sont enrôlées — il s’agit bien d’une guerre — dans les établissements qui vendent le corps des femmes avec la consommation d’alcool. »2 Ceci pour le Québec seulement. Pour compléter le tableau nous avons malheureusement à voir, chaque fois que nous circulons sur la même rue Wellington, les vitrines dégradantes du nouveau sex-shop qui a ouvert ses portes il y a quelques mois. On peut donc constater que cette industrie fait des profits importants en s’installant directement dans notre milieu de vie.

Une relation sexuelle peut être un moment privilégié de communication et de rapprochement corporel entre 2 partenaires dans des désirs partagés. Quand on mêle des images pornos à cette relation, le résultat est bien différent. La pornographie vient enlever aux femmes la possibilité de discuter ouvertement avec leur partenaire du genre de rencontres physiques qu’elles désirent connaître.

Ce que l’on propose aux femmes : le roman à l’eau de rose

Dans ces romans, on rend les relations entre hommes et femmes tellement belles et tellement faciles que nos relations ont l’air de véritables cauchemars. Ce genre de littérature nous présente les femmes comme des personnes intelligentes qui ont des activités bien à elles. Cependant l’héroïne vivra toujours une tragédie qui se réglera par l’arrivée de l’homme de sa vie. Cet homme-sauveur est toujours d’une beauté exceptionnelle, l’exception devenant la règle dans ces romans. Il a une allure virile et une richesse considérable. Il est bien sûr grand, fort et intelligent pour deux puisque l’héroïne n’a plus besoin de l’être après son arrivée. Il est tendre, doux, juste assez ferme de même que patient. C’est cette dernière qualité qui explique le fait qu’il embrasse l’héroïne au quinzième rendez-vous. La femme retourne donc toujours à un état de faiblesse pendant que le héros prend en charge les choses importantes. La relation se termine toujours par la réussite d’une longue vie commune :

On constate donc que dans la littérature dite « féminine », on nous présente encore l’image d’une femme qui, bien qu’intelligente, attend l’arrivée d’un homme qui verra à toutes les choses d’importance. Elle pourra alors se dévouer à ce qu’elle fait de mieux (du moins dans ces romans) : AIMER…

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, ces romans atteignent des chiffres de vente impressionnants. La compagnie Arlequin, à elle seule, vend 80 000 copies par mois au Québec soit 960 000 copies par année3. On peut aussi ajouter que généralement chaque exemplaire est lu par plus d’une femme.

Faire des pas sur la route des relations d’échange

On peut remarquer que la plupart des hommes et des femmes entrent en relation en traînant avec eux-elles le rêve qu’on leur a vendu et auquel elles-ils ont cru. Ceci nous amène souvent de grandes frustrations. En effet, en plus de fonctionner avec ce que nous sommes, nous essayons aussi de correspondre au rêve de notre partenaire. Nous nous imposons alors quelque chose d’impossible. Les femmes, en général, ne ressemblent pas à celles que l’on trouve dans les magazines, les hommes ne portent pas des romans à l’eau de rose et c’est très bien ainsi. Il est grand temps que nous nous débarrassions, en tant que femme ou en tant qu’homme, de ces images qui faussent ce que nous sommes en réalité. S’exiler trois heures par semaine dans la lecture d’un roman irréaliste ou dans le voyeurisme pornographique ne change pas notre réalité.

Si nous commençons dès maintenant à nous regarder tel-le-s que nous sommes nous pourrons apprécier nos relations pour ce qu’elles sont et discuter ouvertement de nos possibilités, de nos limites et le nos désirs en tant qu’individu-e-s à part entière. Dans ce nouveau cadre, le tableau sera bien différent. Nous aurons à parler de nos attentes et des changements que l’on aimerait apporter aux relations que l’on vit. Nous devrons aussi faire cette démarche dans une ambiance de complicité et de respect…

C’est pour bientôt on espère…
Bonne chance !

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