À l’approche des élections municipales, qui auront lieu le 2 novembre prochain, l’occasion est belle de se pencher un peu sur l’histoire politique de Sherbrooke.
Sherbrooke a été constituée en municipalité en 1852. La ville ne comptait alors que 2 998 habitants, presque tous anglophones. Cette date marque aussi le début du développement économique de Sherbrooke, puisque c’est cil 1852 que le chemin de fer fit son apparition, ce qui devait entraîner une expansion économique et démographique rapide.
Le premier maire fut George Frederick Bowen, avocat, shérif et juge de paix. Notons que Bowen ne fut pas élu par la population mais plutôt choisi par les conseillers, comme c’était la coutume à l’époque.
À cette époque, le rôle du conseil municipal était beaucoup plus restreint qu’aujourd’hui : presque tous les services, à l’exception de la police et des pompiers, étaient assurés par l’entreprise privée.
Pendant que la ville se développait, le nombre de francophones augmentait aussi rapidement : c’est qu’on avait besoin de « cheap labor » pour travailler dans les usines. Aussi, en 1880, fut choisi le premier maire francophone de Sherbrooke. Il s’agit de Hubert C. Cabana, conseiller du quartier centre. C’est lui qui fit construire, toujours en 1880, le premier système d’aqueduc de la ville et qui fit installer l’éclairage au gaz : auparavant, l’eau était distribuée de porte en porte par des charretiers qui allaient chercher l’eau à la rivière. Cabana fut choisi comme maire une deuxième fois en 1885; c’est sous ce second mandat que fut inauguré l’édifice qui sert actuellement de bibliothèque municipale, sur la rue Dufferin. Notons en passant qu’il a aussi été le co-fondateur du premier journal francophone de Sherbrooke, « Le Pionnier ».
C’est vers cette époque qu’apparait sur la scène politique l’homme qui a probablement joué l’un des rôles les plus importants dans l’histoire de la municipalité. Il n’a été maire qu’un an, soit en 1893, mais il a été conseiller pendant un quart de siècle et a été l’un des principaux artisans du développement de Sherbrooke au début du XXe siècle. Je veux parler de Daniel McManamy. Cet Irlandais, arrivé à Sherbrooke en 1868, avait un sens des affaires très prononcé, mais aussi un intérêt véritable pour le développement de la ville. Sa vision du rôle de l’État était très en avance sur son temps. Mais c’est en tant que conseiller qu’il a accompli ses œuvres les plus spectaculaires. C’est entre autre, grâce à lui, si le quartier centre-sud actuel a pu se développer. Tous ces terrains appartenaient alors à la British American Land Co., une compagnie anglaise qui spéculait sur les terres et qui refusait de vendre ces lots à la ville qui en avait besoin pour son développement.
McManamy qui était alors au comité des finances, réussit par un tour de passe-passe à acquérir ces terrains pour ensuite les céder à la municipalité. C’est ainsi que tout le secteur des rues Laurier, Aberdeen, etc… put se développer.
L’action pour laquelle il est passé à l’histoire est cependant la « municipalisation » de l’électricité. Le réseau hydroélectrique de Sherbrooke appartenait à une compagnie américaine, la « Sherbrooke Heat and Power inc. ». Durant des années, Daniel McManamy, avec l’aide du conseiller Denault, se battit pour convaincre le conseil municipal et la population qu’il serait avantageux pour la ville de se porter acquéreur du réseau. Son argument était qu’en devenant propriétaire, la ville pourrait développer davantage cette ressource énergétique, vendre l’électricité moins cher aux citoyens et attirer de nouvelles industries.
Après des bagarres mémorables à l’Hôtel de ville et un référendum, il remporta finalement la victoire. En 1908, l’électricité était municipalisée, et l’avenir devait montrer que McManamy avait raison.
Janvier 1899 marque une autre date importante dans l’histoire de Sherbrooke. C’est à cette date qu’eut lieu la première élection d’un maire par la population : le nom du maire ainsi élu était Harry R. Fraser. Il fut aussi le premier maire à recevoir un salaire, soit 500 $ par année.
C’est aussi à partir de ce moment que se développe un principe assez particulier qu’on ne retrouve pratiquement qu’à Sherbrooke, celui de l’alternance. Ce principe veut qu’on élise à tour de rôle, un maire francophone, puis un maire anglophone. C’était dans le but, disait-on, de respecter les deux groupes linguistiques de la ville. Sauf que, assez bizarrement. cette pratique se met en place justement au moment où les francophones commencent à devenir majoritaires. Auparavant, quand les anglophones étaient majoritaires, ils s’étaient très peu souciés du « respect » des groupes linguistiques.
Cette coutume va se poursuivre jusqu’en 1955, au moment où Armand Nadeau « osera » briser la tradition. Avant d’être élu à la mairie, Armand, Nadeau avait été conseiller du quartier centre, à partir de 1948. Dans toute l’histoire de Sherbrooke, c’est lui qui occupa le poste de maire le plus longtemps, soit 15 ans, sans interruption.
C’est durant ses mandats successifs que la ville de Sherbrooke connut ses développements les plus spectaculaires et prit son visage actuel. Qu’on pense à l’Université de Sherbrooke, au CEGEP, au CHU, à la Lowney’s, aux nombreux centres commerciaux, au développement du quartier ouest, tout ceci se fit ou fut commencé sous Armand Nadeau.
Depuis son érection comme municipalité, Sherbrooke aura donc connu 54 maires, incluant le maire actuel. Pour la plupart, le souvenir qu’ils ont laissé se résume au nom d’une rue. Si on regarde l’histoire, on se rend compte d’ailleurs que la plupart du temps, au niveau municipal, les choses vraiment importantes, de quelqu’ordre qu’elles soient, se font en dehors du conseil municipal. Le développement économique, social ou culturel est généralement le fait des citoyens, des groupes de pression ou encore des gouvernements supérieurs. Les élus municipaux se contentent généralement d’administrer les affaires courantes sans vraiment influer sur le cours des événements. D’ailleurs, le taux de participation constamment en baisse qu’on observe lors des élections municipales, la quantité et la qualité des candidats indiquent clairement que les citoyens ne sont pas dupes.
Il serait peut-être temps de repenser le système de façon à ce que le gouvernement municipal devienne davantage qu’un service de voirie.


