Quelques élections passées

15 octobre 1986

À l’approche des élections municipales, qui auront lieu le 2 novembre prochain, l’occa­sion est belle de se pencher un peu sur l’histoire politique de Sherbrooke.

Sherbrooke a été constituée en municipalité en 1852. La ville ne comptait alors que 2 998 habitants, presque tous anglophones. Cette date marque aussi le début du développement économique de Sherbrooke, puisque c’est cil 1852 que le chemin de fer fit son apparition, ce qui devait entraîner une ex­pansion économique et démo­graphique rapide.

Le premier maire fut George Frederick Bowen, avocat, shérif et juge de paix. Notons que Bowen ne fut pas élu par la population mais plutôt choisi par les conseillers, comme c’était la coutume à l’époque.

À cette époque, le rôle du conseil municipal était beaucoup plus restreint qu’aujourd’hui : presque tous les services, à l’exception de la police et des pompiers, étaient assurés par l’entreprise privée.

Pendant que la ville se déve­loppait, le nombre de franco­phones augmentait aussi rapide­ment : c’est qu’on avait besoin de « cheap labor » pour travailler dans les usines. Aussi, en 1880, fut choisi le premier maire fran­cophone de Sherbrooke. Il s’agit de Hubert C. Cabana, conseiller du quartier centre. C’est lui qui fit construire, toujours en 1880, le premier système d’aqueduc de la ville et qui fit installer l’éclai­rage au gaz : auparavant, l’eau était distribuée de porte en porte par des charretiers qui allaient chercher l’eau à la rivière. Caba­na fut choisi comme maire une deuxième fois en 1885; c’est sous ce second mandat que fut inauguré l’édifice qui sert actuel­lement de bibliothèque munici­pale, sur la rue Dufferin. Notons en passant qu’il a aussi été le co-fondateur du premier journal francophone de Sherbrooke, « Le Pionnier ».

C’est vers cette époque qu’ap­parait sur la scène politique l’homme qui a probablement joué l’un des rôles les plus importants dans l’histoire de la municipalité. Il n’a été maire qu’un an, soit en 1893, mais il a été conseiller pendant un quart de siècle et a été l’un des principaux artisans du dévelop­pement de Sherbrooke au début du XXe siècle. Je veux parler de Daniel McManamy. Cet Irlan­dais, arrivé à Sherbrooke en 1868, avait un sens des affaires très prononcé, mais aussi un intérêt véritable pour le dévelop­pement de la ville. Sa vision du rôle de l’État était très en avance sur son temps. Mais c’est en tant que conseiller qu’il a ac­compli ses œuvres les plus spec­taculaires. C’est entre autre, grâce à lui, si le quartier centre-sud actuel a pu se développer. Tous ces terrains appartenaient alors à la British American Land Co., une compagnie anglaise qui spéculait sur les terres et qui refusait de vendre ces lots à la ville qui en avait besoin pour son développement.

McManamy qui était alors au comité des finances, réussit par un tour de passe-passe à acquérir ces terrains pour ensuite les céder à la municipalité. C’est ainsi que tout le secteur des rues Laurier, Aberdeen, etc… put se développer.

L’action pour laquelle il est passé à l’histoire est cependant la « municipalisation » de l’élec­tricité. Le réseau hydro­électrique de Sherbrooke appar­tenait à une compagnie améri­caine, la « Sherbrooke Heat and Power inc. ». Durant des années, Daniel McManamy, avec l’aide du conseiller Denault, se battit pour convaincre le conseil muni­cipal et la population qu’il serait avantageux pour la ville de se porter acquéreur du réseau. Son argument était qu’en devenant propriétaire, la ville pourrait dé­velopper davantage cette res­source énergétique, vendre l’é­lectricité moins cher aux ci­toyens et attirer de nouvelles industries.

Après des bagarres mémo­rables à l’Hôtel de ville et un référendum, il remporta finale­ment la victoire. En 1908, l’é­lectricité était municipalisée, et l’avenir devait montrer que McManamy avait raison.

Janvier 1899 marque une autre date importante dans l’his­toire de Sherbrooke. C’est à cette date qu’eut lieu la première élection d’un maire par la popu­lation : le nom du maire ainsi élu était Harry R. Fraser. Il fut aussi le premier maire à recevoir un salaire, soit 500 $ par année.

C’est aussi à partir de ce moment que se développe un principe assez particulier qu’on ne retrouve pratiquement qu’à Sherbrooke, celui de l’alter­nance. Ce principe veut qu’on élise à tour de rôle, un maire francophone, puis un maire an­glophone. C’était dans le but, disait-on, de respecter les deux groupes linguistiques de la ville. Sauf que, assez bizarrement. cette pratique se met en place justement au moment où les francophones commencent à de­venir majoritaires. Auparavant, quand les anglophones étaient majoritaires, ils s’étaient très peu souciés du « respect » des groupes linguistiques.

Cette coutume va se pour­suivre jusqu’en 1955, au mo­ment où Armand Nadeau « osera » briser la tradition. Avant d’être élu à la mairie, Armand, Nadeau avait été conseiller du quartier centre, à partir de 1948. Dans toute l’histoire de Sher­brooke, c’est lui qui occupa le poste de maire le plus long­temps, soit 15 ans, sans interrup­tion.

C’est durant ses mandats suc­cessifs que la ville de Sher­brooke connut ses développe­ments les plus spectaculaires et prit son visage actuel. Qu’on pense à l’Université de Sher­brooke, au CEGEP, au CHU, à la Lowney’s, aux nombreux centres commerciaux, au déve­loppement du quartier ouest, tout ceci se fit ou fut commencé sous Armand Nadeau.

Depuis son érection comme municipalité, Sherbrooke aura donc connu 54 maires, incluant le maire actuel. Pour la plupart, le souvenir qu’ils ont laissé se résume au nom d’une rue. Si on regarde l’histoire, on se rend compte d’ailleurs que la plupart du temps, au niveau municipal, les choses vraiment importantes, de quelqu’ordre qu’elles soient, se font en dehors du conseil municipal. Le développement économique, social ou culturel est généralement le fait des citoyens, des groupes de pres­sion ou encore des gouverne­ments supérieurs. Les élus muni­cipaux se contentent générale­ment d’administrer les affaires courantes sans vraiment influer sur le cours des événements. D’ailleurs, le taux de participation constamment en baisse qu’on observe lors des élections municipales, la quantité et la qualité des candidats indiquent clairement que les citoyens ne sont pas dupes.

Il serait peut-être temps de repenser le système de façon à ce que le gouvernement municipal devienne davantage qu’un ser­vice de voirie.

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