Dans le fond, il s’agit tout simplement de parler d’un p’tit malaise qu’on voit flotter autour de nos p’tites vies : ça arrive à tout le monde de pas savoir quoi dire. Pire, des fois on cherche mais on sait même pas quoi; ça c’est encore plus gênant. C’est dans ce temps-là qu’on fait des gaffes genre prendre l’avion quand le métro ferait tout aussi bien l’affaire. Quand tu t’en rends compte, j’te dis que t’as l’air fine.
N’empêche qu’on a de la misère avec ça nous autres, les membres de la race humaine : on n’aime pas ça être tout seuls. Pas trop longtemps en tout cas. Même qu’il nous arrive de faire des drôles d’affaires quand on s’ennuie trop. Prenez moi par exemple : un moment donné, j’en avais assez de m’ennuyer, j’me suis dit : aujourd’hui, y a quelqu’un qui va me remarquer.
J’ai toujours des bonnes idées quand j’me sens prise au dépourvu. Or donc, je m’en vais dans un endroit public, achalandé de préférence, et sans prévenir je m’évanouis près du kiosque de loteries. Heureusement qu’il y avait foule ce jour-là; j’aurais pu y rester. Personne ne s’est précipité, mais au moins j’suis pas passée inaperçue. On m’a examinée un bon moment, de loin, il va sans dire, pis il y a quelqu’un qui a enfin bougé. Il a décidé de prendre les choses en main, moi en l’occurrence, et m’a aidée à m’asseoir. Oui, oui, il m’a prise dans ses bras. J’en demandais pas tant mais… je l’ai quand même laissé faire un p’tit moment, le temps de faire durer le plaisir, puis j’me suis ouvert les yeux.
« Ça va mieux ? » qu’il me dit. « J’me sens pas très bien, mais ça devrait aller. Ça m’arrive assez souvent, surtout dans les centres d’achats. » « Bon eh ben, bonne chance ». Et il était reparti, sans même m’avoir demandé mon nom ou mon numéro de téléphone, ou les deux. Là j’ai failli m’évanouir pour vrai. « Arrêtez donc de m’regarder comme ça, vous autres ! »
Pourquoi ça marche jamais ? Il me semble que j’ai tout essayé : j’me tiens où il y a du monde, à la caisse populaire pis au Dunkin, pis je soigne ma personne. Mais j’suis quand même toute seule. Ils m’ont pas servi à grand chose mes cours de relations humaines.
Mais c’est quand j’me suis mise à regarder le monde autour de moi, pis j’en ai vu tomber dans les centres d’achats pis toujours ils se relevaient seuls, que j’ai trouvé l’erreur. Au début, j’étais même tentée de leur demander leur numéro de téléphone, ou de leur donner le mien, mais je pense que ça aurait été un mauvais tour à leur jouer. Toujours est-il que j’me suis rendu compte que j’avais quelque chose à dire, moi aussi. Au début, j’disais n’importe quoi, j’étais pas habituée. Mais p’tit à p’tit j’ai pris goût à entendre le son de ma voix, j’ai même découvert qu’il m’arrivait d’avoir des bonnes idées. Même que j’trouve que j’ai une certaine allure. J’ai même pas besoin qu’on m’le dise, à part ça, je l’sais. Y a des choses comme ça qu’on sent. J’ai encore du chemin à faire, c’est sûr, mais j’suis sur la bonne voie.
Mais si vous persistez à douter de l’efficacité de ma théorie, ou si vous êtes des fanatiques des endroits publics, permettez-moi de vous donner un dernier p’tit conseil : la prochaine fois, mettez du ketchup pour le sang. Le sensationalisme a bien meilleur goût; la misère humaine aussi.




