L’expropriation par le gouvernement blanc, de terres appartenant à des Noirs, est venue ranimer au début de 1984, l’agitation sociale en Afrique du Sud. Une suite d’événements, dont la commémoration des émeutes de Soweto et la création d’une assemblée métisse, est venue alimenter un vent de révolte qui, depuis près de dix-huit mois, balaie tout le pays.
Cette crise aboutira-t-elle à l’abolition de l’apartheid; ce régime basé sur la ségrégation raciale ? Peut-on parler d’une solution sans penser à en finir avec cette politique inhumaine ?
Une chose est certaine : la montée de la tension a atteint un point de non-retour. La situation sud-africaine ne cesse de faire tache d’encre. Partout dans le monde, il n’a jamais été aussi gênant de ne pas réagir devant une telle injustice.
Botha ne regarde pas aux moyens
Le gouvernement raciste blanc de M. Peter W. Botha, lui, ne voit pas les choses de la même façon. Tous les moyens lui sont légitimes pour tenter d’écraser la révolte du peuple noir que rien ne semble pouvoir arrêter.
Instauration de l’état d’urgence. Refus catégorique de remettre en question les grandes lignes d’un racisme institutionnalisé, même vis-à-vis des leaders noirs les plus modérés. Interdiction aux journalistes de filmer, photographier, ou enregistrer les manifestations de violence, ainsi que la répression policière dans les zones soumises à l’état d’urgence. Voilà quelques-unes des « brillantes » méthodes du régime Botha pour tuer dans l’œuf l’une des révoltes les plus persistantes de l’histoire du pays.
Du reste, depuis avril 1984, quelque 900 morts et des emprisonnements par milliers déciment les populations noire et métisse. Et à tous les jours, ce triste bilan s’alourdit. Il est à se demander jusqu’où les forces de l’ordre vont pousser la répression pour garder intact le pouvoir blanc.
Mais la tolérance du peuple noir a ses limites. En fait, l’arsenal des mesures sanguinaires déployées par Prétoria ne peut avoir pour effet que d’attiser une colère populaire qui pourrait bien mener le régime en place à sa perte.
Historiquement bafouée, la majorité noire (25 millions sur 32) est confinée à un rôle de dernier plan dans un pays où le pouvoir blanc ne l’a jamais reconnue qu’en tant que main-d’œuvre à bon marché. Chaque fois qu’elle a tenté de faire entendre ses droits, elle a toujours dû reculer devant un système policier raffiné et sans scrupule.
De Sharpeville à Soweto
Par exemple, à Sharpeville, en 1960, la police avait tiré sur des groupes de noirs qui manifestaient pour l’abolition des « passes », ces passeports intérieurs qui permettent au gouvernement de contrôler les déplacements des citoyens de seconde zone. Devant l’ampleur du massacre, les protestataires avaient dû battre en retraite. Le mouvement de colère qui s’en suivit fut vite maté par la terreur blanche.
En 1976, à Soweto, se déclenche une autre vague de révolte que le régime parviendra à réprimer. L’assassinat par les forces de l’ordre d’un adolescent qui prend part à une manifestation pacifique organisée par les grévistes de sept écoles noires, met le feu aux poudres. Au cours des trois mois qui suivent, un mouvement de grève sans précédent se répand parmi tout le peuple noir. La répression fait des centaines de morts. Le monde entier s’indigne, mais les protestations des pays étrangers ne sont pour la plupart que symboliques. Exception faite de certains acquis, telle la reconnaissance de syndicats noirs, le gouvernement raciste de M. Vorster à l’époque aura une fois de plus gain de cause.
Ces soulèvements spontanés ont bien sûr fait progresser la cause des Noirs sud-africains. Le pouvoir blanc, face à la colère de tout un peuple, ainsi qu’aux réactions hostiles de l’opinion mondiale, a dû faire quelques concessions. Mais un fait demeure : les principes racistes de l’apartheid n’ont jamais vraiment été touchés.
…au-delà des sentiments
L’agitation actuellement en cours pourrait par contre prendre une tournure différente.
D’une part, la lutte du peuple noir semble mieux organisée.
Les grèves générales, le boycottage des commerces blancs et les soulèvements populaires se succèdent à un tel rythme depuis plus d’un an, que le pouvoir blanc s’en trouve durement ébranlé.
Montée astronomique du chômage, fermetures périodiques de grandes entreprises, faillites massives des commerces; la « douillette tranquillité » de la minorité blanche est sérieusement compromise. La récente coalition syndicale anti-apartheid regroupant plus de 500 000 travailleurs noirs laisse d’ailleurs entrevoir des jours beaucoup plus sombres pour les tenants du pouvoir.
Ensuite, les pressions économiques des gouvernements étrangers isolent de plus en plus le régime Botha. Outre la Grande-Bretagne de Mme Thatcher qui ne veut rien savoir, même les plus proches partenaires commerciaux de l’Afrique du Sud commencent enfin à agir. Entre autres, la France, les États-Unis, de même que plusieurs pays du Commonwealth, qui ont toujours appuyé en silence cette source inestimable de richesses naturelles (uranium, chrome, or, etc.), ne peuvent plus demeurer aveugles devant de pareilles atrocités.
Le retrait massif d’investissements, le refus de rééchelonner la dette extérieure et le boycottage des pièces d’or sont peut-être des mesures bien timides devant l’énormité de la situation. Mais on ne peut pas nier qu’elles commencent déjà à se faire sentir : la dette extérieure sud-africaine gonfle à vue d’œil, la monnaie du pays a perdu la moitié de sa valeur et l’inflation est à son plus haut niveau en 40 ans. L’économie blanche est visiblement mal en point.
S’il est clair que ce n’est pas par les sentiments que le pouvoir blanc cèdera, l’économie, elle, n’a justement rien de sentimental.




