L’affaire Croteau: Aux bas prix les bas salaires

13 juin 1986

Le 5 mai dernier, suite à une fermeture de près de deux 4 ans, le magasin Croteau de la rue Wellington a finalement réouvert ses portes. Situé au même endroit qu’au 14 juillet 1984, date à laquelle le propriétaire, M. André Croteau mettait les clés dans la porte, et composé d’un personnel presque totale­ment renouvelé, le centre d’au­baines semble s’être vite réinséré dans les habitudes des Sherbrookois-es.

Sans vouloir jouer les trouble-fête, peut-être serait-il important de se demander ce qui, à l’épo­que, avait poussé M. Croteau à fermer boutique.

Il nous est en effet apparu pour le moins bizarre que pendant tout ce temps ce dernier soit demeuré propriétaire de l’édifice, ne l’ex­ploitant que de temps à autre en le louant à des entreprises de fail­lites, et consentant ainsi à perdre des milliers de dollars de profits. Étrange aussi le fait que la ferme­ture du magasin soit survenue au cours d’une période aussi pros­père pour les six entreprises dont M. Croteau est propriétaire (outre le magasin de Sherbrooke, il en possède un à Magog, un à Granby et trois à Québec). De fait, pour l’exercice financier de 1982, les profits réalisés par ces royaumes du prêt-à-porter étaient de l’ordre de 200 000,00 $, et leur chiffre d’affaires voisinait les 4,5 millions. Pas si mal, compte tenu que ces profits avaient été calculés après salaire, compte de dépenses et avantages sociaux que s’offrait M. Croteau.

À vrai dire, c’est la demande d’accréditation syndicale dépo­sée à la C.S.N. le 13 avril 1984, par les 24 employés-es du centre d’aubaines sherbrookois, qui avait d’abord fait réagir le grand patron pour en bout de ligne l’a­mener à fermer son établisse­ment. Travaillant depuis des an­nées pour des salaires de famine (entre 4,00 $ et 5,20 $ de l’heure), et dans des conditions au bas mot déplorables, le per­sonnel de l’entrepôt et du maga­sin avait démocratiquement dé­cidé de se syndiquer quand, d’une main de fer dans « un gant de fortrel », M. Croteau est intervenu. Ça n’allait quand même pas se passer comme ça…

Voici comment, quelques mois plus tard, notre « chevalier des bas prix » aurait commenté la situation : « Vu les circonstances, je n’étais pas capable de supporter la présence d’une négocia­tion, un syndicat ça nuirait à ma santé. » Qu’on se rassure, sa santé n’en a, en fin de compte, aucune­ment souffert.

Suivant de près la démarche des employés-es auprès de la C.S.N., M. Croteau n’a pas tardé à faire porter au personnel le poids d’une éventuelle ferme­ture. Une ancienne employée nous a d’ailleurs affirmé qu’à partir de la demande d’accrédita­tion, le personnel est devenu la cible quotidienne de pressions « à saveur émotive » de la part de la direction; et ce jusqu’à la dégarniture des vitrines. Il s’agit en fait d’une tactique patronale très en vogue depuis quelques années : au lieu de négocier, on pleur­niche aux employés-es que si l’entreprise ferme et qu’ils-elles se retrouvent en chômage, au fond ils-elles n’auront qu’eux-elles à blâmer. Quoi de mieux qu’un peu de culpabilité pour dis­suader des travailleurs-euses « trop exigeants-tes » ?

Et ce qui devait arriver arriva : à peine quelques semaines avant l’accréditation, M. Croteau met­tait sa menace de lock-out dégui­sée à exécution. Aux dires de Jean-René Ré, responsable du dossier à la C.S.N., « André Cro­teau a préféré perdre des sommes considérables de profits à voir se syndiquer ses employés-es. Ce qu’il a fait est à la limite de la légalité… mais carrément illégi­time. »

Ce n’est pourtant pas la lune que le personnel demandait. Le droit de se syndiquer, outre les mille et une façons qu’utilisent les entrepreneurs pour en faire le tour, n’est-il pas reconnu au Qué­bec ? Est-ce trop demander que de négocier une entente ? Il faudrait voir ce qu’en pense cette ex-employée du magasin qui, après neuf ans de service se méritait un « faramineux » 5,20 $ de l’heure, ou encore cet ancien préposé à l’entretien dont le salaire en quatre ans est passé de 3,85 $ à un « mirobolant » 4,00 $ de l’heure.

À l’heure actuelle, le dossier est à toute fin pratique clos. Moyennant l’éligibilité au réen­gagement des anciens-nes em­ployés-es, la C.S.N. a aban­donné toute idée de poursuite. Bien que la direction de Croteau ait « soigneusement » refusé de nous rencontrer, nous avons ap­pris que pas plus de 5 ou 6 ex-­employés-es avaient été réem­bauchés-es depuis la réouverture. Nous savons aussi que les sa­laires versés aux nouveaux-elles employés-es du magasin attei­gnent « un rondelet » 4,30 $ de l’heure.

Bref, comme si rien ne s’était passé et sans syndicat pour « nuire à sa santé », André Croteau s’est joyeusement remis à faire fructi­fier coton, fortrel, laine, « stret­chy », acrylique, denim et fibre inconnue.

Partager :

facebook icontwitter iconfacebook icon