Le 5 mai dernier, suite à une fermeture de près de deux 4 ans, le magasin Croteau de la rue Wellington a finalement réouvert ses portes. Situé au même endroit qu’au 14 juillet 1984, date à laquelle le propriétaire, M. André Croteau mettait les clés dans la porte, et composé d’un personnel presque totalement renouvelé, le centre d’aubaines semble s’être vite réinséré dans les habitudes des Sherbrookois-es.
Sans vouloir jouer les trouble-fête, peut-être serait-il important de se demander ce qui, à l’époque, avait poussé M. Croteau à fermer boutique.
Il nous est en effet apparu pour le moins bizarre que pendant tout ce temps ce dernier soit demeuré propriétaire de l’édifice, ne l’exploitant que de temps à autre en le louant à des entreprises de faillites, et consentant ainsi à perdre des milliers de dollars de profits. Étrange aussi le fait que la fermeture du magasin soit survenue au cours d’une période aussi prospère pour les six entreprises dont M. Croteau est propriétaire (outre le magasin de Sherbrooke, il en possède un à Magog, un à Granby et trois à Québec). De fait, pour l’exercice financier de 1982, les profits réalisés par ces royaumes du prêt-à-porter étaient de l’ordre de 200 000,00 $, et leur chiffre d’affaires voisinait les 4,5 millions. Pas si mal, compte tenu que ces profits avaient été calculés après salaire, compte de dépenses et avantages sociaux que s’offrait M. Croteau.
À vrai dire, c’est la demande d’accréditation syndicale déposée à la C.S.N. le 13 avril 1984, par les 24 employés-es du centre d’aubaines sherbrookois, qui avait d’abord fait réagir le grand patron pour en bout de ligne l’amener à fermer son établissement. Travaillant depuis des années pour des salaires de famine (entre 4,00 $ et 5,20 $ de l’heure), et dans des conditions au bas mot déplorables, le personnel de l’entrepôt et du magasin avait démocratiquement décidé de se syndiquer quand, d’une main de fer dans « un gant de fortrel », M. Croteau est intervenu. Ça n’allait quand même pas se passer comme ça…
Voici comment, quelques mois plus tard, notre « chevalier des bas prix » aurait commenté la situation : « Vu les circonstances, je n’étais pas capable de supporter la présence d’une négociation, un syndicat ça nuirait à ma santé. » Qu’on se rassure, sa santé n’en a, en fin de compte, aucunement souffert.
Suivant de près la démarche des employés-es auprès de la C.S.N., M. Croteau n’a pas tardé à faire porter au personnel le poids d’une éventuelle fermeture. Une ancienne employée nous a d’ailleurs affirmé qu’à partir de la demande d’accréditation, le personnel est devenu la cible quotidienne de pressions « à saveur émotive » de la part de la direction; et ce jusqu’à la dégarniture des vitrines. Il s’agit en fait d’une tactique patronale très en vogue depuis quelques années : au lieu de négocier, on pleurniche aux employés-es que si l’entreprise ferme et qu’ils-elles se retrouvent en chômage, au fond ils-elles n’auront qu’eux-elles à blâmer. Quoi de mieux qu’un peu de culpabilité pour dissuader des travailleurs-euses « trop exigeants-tes » ?
Et ce qui devait arriver arriva : à peine quelques semaines avant l’accréditation, M. Croteau mettait sa menace de lock-out déguisée à exécution. Aux dires de Jean-René Ré, responsable du dossier à la C.S.N., « André Croteau a préféré perdre des sommes considérables de profits à voir se syndiquer ses employés-es. Ce qu’il a fait est à la limite de la légalité… mais carrément illégitime. »
Ce n’est pourtant pas la lune que le personnel demandait. Le droit de se syndiquer, outre les mille et une façons qu’utilisent les entrepreneurs pour en faire le tour, n’est-il pas reconnu au Québec ? Est-ce trop demander que de négocier une entente ? Il faudrait voir ce qu’en pense cette ex-employée du magasin qui, après neuf ans de service se méritait un « faramineux » 5,20 $ de l’heure, ou encore cet ancien préposé à l’entretien dont le salaire en quatre ans est passé de 3,85 $ à un « mirobolant » 4,00 $ de l’heure.
À l’heure actuelle, le dossier est à toute fin pratique clos. Moyennant l’éligibilité au réengagement des anciens-nes employés-es, la C.S.N. a abandonné toute idée de poursuite. Bien que la direction de Croteau ait « soigneusement » refusé de nous rencontrer, nous avons appris que pas plus de 5 ou 6 ex-employés-es avaient été réembauchés-es depuis la réouverture. Nous savons aussi que les salaires versés aux nouveaux-elles employés-es du magasin atteignent « un rondelet » 4,30 $ de l’heure.
Bref, comme si rien ne s’était passé et sans syndicat pour « nuire à sa santé », André Croteau s’est joyeusement remis à faire fructifier coton, fortrel, laine, « stretchy », acrylique, denim et fibre inconnue.




