Bhopal: un crime presque «normal»…

15 mars 1986

Le 3 décembre 1984, à Bhopal en Inde, une fuite de A gaz toxique (isocyanate de méthyle), en provenance d’une usine de pesticides appartenant à l’Union Carbide, entraînait la mort de plus de 2 500 personnes. Des milliers d’autres individus, qui se trouvaient sur le passage du nuage meurtrier, demeurent encore aujourd’hui des handi­capés respiratoires ou visuels, avec de bien minces espoirs de recouvrer leur capacité physique. Quant aux nouveaux-nés et aux enfants, l’ampleur des dom­mages ne sera sans doute véri­fiable que dans plusieurs années.

Près de quinze mois plus tard, l’Union Carbide, manifestement responsable de cette catastrophe sans précédent, tente encore de trouver des alibis au lieu de contribuer à apaiser la souffrance des victimes. S’obstinant à invo­quer le sabotage, les dirigeants de la firme américaine n’ont pas en­core accepté de réviser à la hausse l’offre d’indemnisation initiale de 230 millions de dollars américains refusée par le gouver­nement indien. Donc, exception faite d’une somme de 5 millions de dollars distribuée par la Croix-Rouge, aucun dédommagement n’a jusqu’à maintenant été versé aux victimes. De plus, les infor­mations concernant la nature exacte des substances mortelles qui ont causé la tragédie n’ont toujours pas été publiées par la compagnie.

S’il semble qu’elle croie avoir une réputation à sauvegarder ce n’est sûrement pas en continuant à piétiner la dignité de ses propres victimes à la face du monde, que l’Union Carbide fera oublier les atrocités qu’elle a commises. D’autant plus que la preuve de son entière responsabilité dans l’accident apparaît indiscutable.

En effet, selon les rapports d’enquête du gouvernement in­dien, la tragédie de Bhopal ne se serait pas produite si les normes de sécurité d’entreposage du gaz toxique avaient été respectées. Système d’alarme défectueux, valves fuyantes, corrosion des tuyaux, stockage d’isocyanate de méthyle en quantité démesurée et… l’usine fonctionnait « à fond de train », comme si de rien n’é­tait. Par surcroît, un peu avant le désastre, la compagnie mettait à pied près de 300 travailleurs : ren­tabilité oblige.

Comment peut-on prendre au sérieux les dirigeants de la multi­nationale lorsqu’ils continuent d’affirmer que tout semblait fonctionner normalement avant l’accident ? D’ailleurs, à ce qu’ils prétendent, tout fonctionnait « normalement » aussi à Institute en Virginie, où neuf mois après Bhopal, et à cause du même type de négligences, la fuite d’un gaz toxique provenant d’une autre de leurs usines empoisonnait 135 personnes. C’est à croire que le souci du profit a rendu la « norma­lité » de ces gens pour le moins inquiétante.

À l’heure actuelle, les auto­rités indiennes maintiennent une attitude très docile à l’égard de l’Union Carbide. Avant tout préoccupées à ménager les capi­taux de cet important investisseur (14 usines à travers le pays), elles n’ont encore permis aucune pour­suite contre la compagnie en Inde. De toutes parts, le gouver­nement est accusé de ne pas prendre ses responsabilités face à un crime pourtant commis sur son territoire. Mais ces protesta­tions ne semblent en rien l’in­fluencer. En lui offrant ainsi un règlement à l’amiable, les diri­geants indiens ne défendent-ils pas la main bienfaisante qui les nourrit ?

Ce n’est en fait qu’aux États-Unis, où 90 poursuites ont été intentées contre son siège social, que la multinationale aura à ré­pondre de sa négligence. Mais encore là, avec les inestimables moyens financiers dont elle dis­pose pour retarder les procé­dures, le règlement de ces causes risque de ne pas être connu de sitôt.

Pendant ce temps, aux portes des hôpitaux de Bhopal, d’in­ nombrables victimes font la file quotidiennement. Elles récla­ment de l’Union Carbide, de l’ar­gent, des médicaments, des em­plois et un relogement qui, dans bien des cas, tardent à venir. La trop grande tolérance de ces gens cède visiblement la place à la frustation et à la colère.

Le 3 décembre 1985, la popu­lation de Bhopal célébrait, par une grève générale, le premier anniversaire de la tragédie. Dans tous les coins de la ville, les gens criaient « mort à Carbide, mort à Anderson ». Près de l’usine en­core fermée, 2 500 effigies de Warren Anderson, principal diri­geant de la firme américaine étaient brûlées…

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