Aux États-Unis, ce qu’on pourrait appeler le « syndrome post-11 septembre » crée de nouvelles inquiétudes en ce qui concerne la sécurité intérieure. En effet, depuis l’adoption du fameux Patriot Act, visant à protéger le pays des actes terroristes, de nouvelles lois ont été adoptées dans le but d’empêcher toute activité le moindrement suspecte. Et voilà maintenant qu’on apprend que le FBI et le Service d’Immigration (INS) ont dans leur mire… les bibliothèques et les librairies !
Une dépêche de la Presse Canadienne parue le printemps dernier nous expliquait qu’en appliquant le Patriot Act, « non seulement les agents du FBI américain peuvent-ils consulter les dossiers des clients des bibliothèques avec un mandat de la Cour sans démontrer la nécessité de ce mandat, mais les bibliothécaires n’ont désormais plus le droit, dans certaines circonstances, d’en avertir les usagers visés, ni d’en avertir les autres membres du conseil d’administration de leur organisme »1. C’est donc la loi du silence. Au nom de la lutte contre le terrorisme, les bibliothécaires n’ont pas d’autre choix que de se plier aux exigences de la police.
Situation inquiétante
Cette situation inquiétante rétablit certains droits qui n’existaient plus depuis trente ans, notamment, nous rapporte le même article, l’espionnage et la surveillance des lieux publics, dont les bibliothèques. Le Library Research Center, en collaboration avec des personnalités du Congrès, fait actuellement circuler une pétition demandant à ce que les raisons pour consulter un dossier d’usagés soient d’abord établies devant la Cour.
La même situation prévaut dans les librairies américaines. Par exemple, un client achetant par carte de crédit un livre trop critique envers le gouvernement2 se retrouverait fiché et donc, facilement identifiable par les autorités policières. Cette atteinte à la liberté de pensée des gens a été vivement dénoncée en janvier dernier par l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe). Son représentant dans les dossiers touchant la liberté d’expression, Freimut Duve, considère que les États-Unis sont « le pays le moins critiqué au sein de l’OSCE ».3
Il craint que cette surveillance s’étende aux pays d’Europe. Un débat fait rage au sein de l’Association des libraires américains et des bibliothécaires d’universités qui protestent depuis près d’un an contre cet état de fait. La résistance s’organise. Par exemple, au Vermont, où Bernard Sanders, seul candidat indépendant de la Chambre des représentants, devrait intervenir dans ce dossier, à la demande du Vermont Library Association.4
Dérapages possibles
Bien sûr, jusqu’à maintenant, on invoque la protection du public, et on affirme que la surveillance se fait en conformité avec la loi, et qu’elle s’applique seulement aux suspects de terrorisme et d’espionnage.
Mais on sait aussi que les mesures de sécurité dans les aéroports et aux postes de douanes ont été vivement renforcées en réponse aux fameux attentats que l’on sait. Des dérapages se sont déjà produits, entre autres, d’honnêtes citoyens qui n’avaient rien à se reprocher, soupçonnés d’activités terroristes, ont été arrêtés sans véritable justification. Les autorités diront qu’en temps de « guerre », on n’est jamais trop prudent et que les abus sont le prix à payer pour garantir la sécurité du public. Mais quand même…les risques d’attentats en sol américain et la panique que les mesures d’urgence ont créée ne sont-ils pas un peu démesurés par rapport à la menace réelle ?
Enfin, la guerre nous a aussi démontré qu’il valait mieux être du côté de l’idéologie du gouvernement américain que dans l’opposition (certaines stars d’Hollywood en savent quelque chose…). On pourrait même affirmer qu’aux États-Unis, les citoyens et citoyennes ont toutes les libertés… sauf celle de remettre en doute les agissements du pouvoir en place.
- Les usagers des bibliothèques américaines sous surveillance policière, La Tribune, mardi 22 avril 2003, p. C 8
- Un livre récent comme Après l’Empire, par Emmanuel Todd (Gallimard, 2002) ou les ouvrages de Noah Chomsky. Aussi The Best Democracy Money Can Buy, essai de Greg Pallast (ce dernier titre cité par la directrice de la bibliothèque municipale de Killington, au Vermont IN Big brocher les regarde, Stéphane Baillargeon, Le Devoir, 4 juin 2003
- L’OSCE dénonce la surveillance des amateurs de livres aux États-Unis, Le Devoir, 24 janvier 2003.
- Big Brother les regarde, article de Stéphane Baillargeon, Le Devoir, 4 juin 2003.




