Le Pouce qui rit s’éteint: Goliath d’accord… Mais David lui?

18 septembre 1986

Le Pouce qui Rit n’est plus. Il y a environ deux semaines l’organisme sherbrookois de covoiturage a définitivement mis un terme à ses activités.

Depuis un an que le service existait, le nombre de ses membres n’avait pourtant jamais cessé de s’accroître. De fait, à la fin du mois d’août, il s’élevait à 530 et tout porte à croire qu’à peine quelques mois auraient suffi à l’organisme pour doubler ce chiffre. En effet, selon France Denis, une des respon­sables du Pouce qui Rit, au moins la moitié des appels ne provenait pas de membres inscrits, mais de gens n’étant que nouvellement sensibilisés à l’existence d’un service de covoiturage à Sher­brooke.

Mis sur pied en août 1985 à l’aide d’une subvention accordée par le Secrétariat d’État à la Jeu­nesse, dans le cadre (évidem­ment) de l’Année Internationale de la Jeunesse, le Pouce qui Rit a dû, pour survivre à cette « prodi­gieuse » année des jeunes, s’en remettre au frugal programme provincial « Jeunes Volontaires ».

Existence précaire diront cer­tains, mais doit-on pour autant nier la nécessité, en ces temps de vaches maigres, d’un tel service dans la région ? Sherbrooke étant peuplé de nombreux-ses étu­diants-es provenant de l’extérieur de la ville, ainsi que d’une masse importante de travailleurs-euses en transit, le covoiturage était, d’une manière ou d’une autre, appelé à s’y développer.

En peu de temps, et surtout avec des moyens limités, des Sherbrookois-es étaient parve­nus-es à instaurer un système de covoiturage on ne peut plus ac­cessible, tant par ses tarifs (2 $ pour une carte de membre, 6 $ pour un aller Sherbrooke-Montréal, 8 $ pour un aller Sher­brooke-Québec) que par le souci qu’avaient les gens qui y travail­laient de personnaliser leurs rap­ports avec les usagers-ères. L’augmentation en flèche de la demande témoigne d’ailleurs de la réussite de l’entreprise.

Mais pourquoi alors avoir fermé boutique au cœur d’une aventure, malgré tout si promet­teuse ?

Bien sûr, la dépendance face aux subventions gouvernemen­tales, toujours plus difficiles à obtenir, a joué un rôle certain dans la disparition de l’orga­nisme. En outre, condamnés au cours des sept derniers mois à la rigoureuse diète du programme Jeunes Volontaires, qui ajoute aux alentours de 150 $ par mois au montant qu’ils-elles reçoivent de l’assurance chômage, les quatre responsables du Pouce qui Rit n’étaient pas sans anticiper certaines difficultés financières.

Mais peut-être auraient-ils-elles persévéré si… à tout David ne s’opposait pas un Goliath. À vrai dire il s’agit de l’implantation prochaine à Sherbrooke du géant québécois du covoiturage, Allo-Stop.

Né à Montréal il y a bientôt quatre ans, Allo-Stop possède à l’heure actuelle des succursales à Québec, Ste-Foy, Rimouski, Hull et Jonquière.

« Lorsque nous avons appris d’un de nos membres qu’Allo-Stop songeait à s’installer à Sher­brooke, nous sommes immédia­tement entrés en contact avec eux, explique France Denis. Le Pouce qui Rit était prêt à leur céder local et membres, bref à se fondre à leur service. Nous sommes ensuite retournés les voir à Montréal au mois de mai afin de savoir à quoi nous en tenir quant à leurs intentions… surtout quant à la date de leur arrivée. Ils nous avaient d’ailleurs promis de nous recontacter, ce qu’ils n’ont jamais fait. »

Aux dires de Mme Denis, il n’a jamais été question de décla­rer la guerre à Allo-Stop. « Au contraire, nous nous réjouissons du nouvel élan que cela allait donner au covoiturage dans la ré­gion. Nous étions d’une ouver­ture sans borne pour négocier, mais leur manque d’intérêt nous a vite fait déchanter. »

Il faut par ailleurs en avoir dis­cuté avec les responsables d’Allo-Stop pour être à même de comprendre cette intransigeance. Allo-Stop est un organisme qui, comme le clame Claire Pate­naude, une des deux directrices du service, « ne doit rien à per­sonne ». « Ils (Le Pouce qui Rit) auraient dû prévoir le coup, af­firme-t-elle sans ambages. Il n’y a aucun engagement possible avec eux, ni pour leurs membres, ni pour quoi que ce soit. S’ils veulent continuer, il n’ont qu’à le faire… on verra bien qui les gens choisiront. »

Décidément, la loi du marché semble la seule qui régisse Allo-Stop. « Sherbrooke est une ville étudiante qui nous intéressait de­puis un certain temps, ajoute Mme Patenaude. Il y a toujours eu une grosse demande pour notre service dans cette région ».

Organisme privé à but lucratif, ne vivant que des cotisations de ses 50 000 membres disséminés à travers la province, Allo-Stop ne bénéficie d’aucun soutien gouvernemental. « Nous sommes un modèle d’autosuffisance à imiter, » de soutenir la respon­sable du service. Ses tarifs, sensi­blement plus élevés que ceux du Pouce qui Rit (3 $ pour une carte de membre, 8 $ pour un aller Sherbrooke-Montréal, 11 $ pour un aller Sherbrooke-Québec) tra­duisent une évidente préoccupa­tion de rentabilité. « Nous nous sommes bâti une renommée au­tour de la sécurité de notre ser­vice, allègue Mme Patenaude. Les gens qui travaillent à Allo-­Stop sont des professionnels à qui nous donnons une formation grandement axée sur la sécurité. Il faut que ça se paye tout ça. »

Professionnalisme, sécurité, d’accord. Mais faut-il pour au­tant écarter du revers de la main un organisme qui nous avait si bien servis depuis un an ? Quand on parle d’un système de covoitu­rage, on pense à un service communautaire accessible à l’en­semble de la population, non pas à une guerre de marché. À cet égard, le développement effrené d’Allo-Stop lui aurait-il fait perdre de vue sa fonction pre­mière ?

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