Le Pouce qui Rit n’est plus. Il y a environ deux semaines l’organisme sherbrookois de covoiturage a définitivement mis un terme à ses activités.
Depuis un an que le service existait, le nombre de ses membres n’avait pourtant jamais cessé de s’accroître. De fait, à la fin du mois d’août, il s’élevait à 530 et tout porte à croire qu’à peine quelques mois auraient suffi à l’organisme pour doubler ce chiffre. En effet, selon France Denis, une des responsables du Pouce qui Rit, au moins la moitié des appels ne provenait pas de membres inscrits, mais de gens n’étant que nouvellement sensibilisés à l’existence d’un service de covoiturage à Sherbrooke.
Mis sur pied en août 1985 à l’aide d’une subvention accordée par le Secrétariat d’État à la Jeunesse, dans le cadre (évidemment) de l’Année Internationale de la Jeunesse, le Pouce qui Rit a dû, pour survivre à cette « prodigieuse » année des jeunes, s’en remettre au frugal programme provincial « Jeunes Volontaires ».
Existence précaire diront certains, mais doit-on pour autant nier la nécessité, en ces temps de vaches maigres, d’un tel service dans la région ? Sherbrooke étant peuplé de nombreux-ses étudiants-es provenant de l’extérieur de la ville, ainsi que d’une masse importante de travailleurs-euses en transit, le covoiturage était, d’une manière ou d’une autre, appelé à s’y développer.
En peu de temps, et surtout avec des moyens limités, des Sherbrookois-es étaient parvenus-es à instaurer un système de covoiturage on ne peut plus accessible, tant par ses tarifs (2 $ pour une carte de membre, 6 $ pour un aller Sherbrooke-Montréal, 8 $ pour un aller Sherbrooke-Québec) que par le souci qu’avaient les gens qui y travaillaient de personnaliser leurs rapports avec les usagers-ères. L’augmentation en flèche de la demande témoigne d’ailleurs de la réussite de l’entreprise.
Mais pourquoi alors avoir fermé boutique au cœur d’une aventure, malgré tout si prometteuse ?
Bien sûr, la dépendance face aux subventions gouvernementales, toujours plus difficiles à obtenir, a joué un rôle certain dans la disparition de l’organisme. En outre, condamnés au cours des sept derniers mois à la rigoureuse diète du programme Jeunes Volontaires, qui ajoute aux alentours de 150 $ par mois au montant qu’ils-elles reçoivent de l’assurance chômage, les quatre responsables du Pouce qui Rit n’étaient pas sans anticiper certaines difficultés financières.
Mais peut-être auraient-ils-elles persévéré si… à tout David ne s’opposait pas un Goliath. À vrai dire il s’agit de l’implantation prochaine à Sherbrooke du géant québécois du covoiturage, Allo-Stop.
Né à Montréal il y a bientôt quatre ans, Allo-Stop possède à l’heure actuelle des succursales à Québec, Ste-Foy, Rimouski, Hull et Jonquière.
« Lorsque nous avons appris d’un de nos membres qu’Allo-Stop songeait à s’installer à Sherbrooke, nous sommes immédiatement entrés en contact avec eux, explique France Denis. Le Pouce qui Rit était prêt à leur céder local et membres, bref à se fondre à leur service. Nous sommes ensuite retournés les voir à Montréal au mois de mai afin de savoir à quoi nous en tenir quant à leurs intentions… surtout quant à la date de leur arrivée. Ils nous avaient d’ailleurs promis de nous recontacter, ce qu’ils n’ont jamais fait. »
Aux dires de Mme Denis, il n’a jamais été question de déclarer la guerre à Allo-Stop. « Au contraire, nous nous réjouissons du nouvel élan que cela allait donner au covoiturage dans la région. Nous étions d’une ouverture sans borne pour négocier, mais leur manque d’intérêt nous a vite fait déchanter. »
Il faut par ailleurs en avoir discuté avec les responsables d’Allo-Stop pour être à même de comprendre cette intransigeance. Allo-Stop est un organisme qui, comme le clame Claire Patenaude, une des deux directrices du service, « ne doit rien à personne ». « Ils (Le Pouce qui Rit) auraient dû prévoir le coup, affirme-t-elle sans ambages. Il n’y a aucun engagement possible avec eux, ni pour leurs membres, ni pour quoi que ce soit. S’ils veulent continuer, il n’ont qu’à le faire… on verra bien qui les gens choisiront. »
Décidément, la loi du marché semble la seule qui régisse Allo-Stop. « Sherbrooke est une ville étudiante qui nous intéressait depuis un certain temps, ajoute Mme Patenaude. Il y a toujours eu une grosse demande pour notre service dans cette région ».
Organisme privé à but lucratif, ne vivant que des cotisations de ses 50 000 membres disséminés à travers la province, Allo-Stop ne bénéficie d’aucun soutien gouvernemental. « Nous sommes un modèle d’autosuffisance à imiter, » de soutenir la responsable du service. Ses tarifs, sensiblement plus élevés que ceux du Pouce qui Rit (3 $ pour une carte de membre, 8 $ pour un aller Sherbrooke-Montréal, 11 $ pour un aller Sherbrooke-Québec) traduisent une évidente préoccupation de rentabilité. « Nous nous sommes bâti une renommée autour de la sécurité de notre service, allègue Mme Patenaude. Les gens qui travaillent à Allo-Stop sont des professionnels à qui nous donnons une formation grandement axée sur la sécurité. Il faut que ça se paye tout ça. »
Professionnalisme, sécurité, d’accord. Mais faut-il pour autant écarter du revers de la main un organisme qui nous avait si bien servis depuis un an ? Quand on parle d’un système de covoiturage, on pense à un service communautaire accessible à l’ensemble de la population, non pas à une guerre de marché. À cet égard, le développement effrené d’Allo-Stop lui aurait-il fait perdre de vue sa fonction première ?




