Depuis la guerre du Vietnam (1964-1973), plusieurs gouvernements ont imposé la loi de l’« autocensure médiatique ». Aux États-Unis, depuis la diffusion d’images de cercueils au retour de la guerre du Golfe en 1990, Bush père implanta une loi interdisant aux photographes de se présenter sur les lieux de combat. Appuyée par la Maison-Blanche et le Pentagone, cette règle fut contournée sous la présidence de Bill Clinton, puis adoptée à nouveau par Bush fils lors des bombardements en Afghanistan en novembre 2001 et lors de l’attaque contre l’Irak en mars 2003. Actuellement, une tendance à la « guerre réaliste » semble vouloir s’imposer à travers les médias états-uniens et les sites web ne sont pas en reste.
Une image vaut mille mots, dit-on …
En avril dernier, la photo de vingt cercueils de soldats états-uniens victimes de la guerre en Irak fie le prélude à un flot d’images de plus en plus insoutenables. Publiée à la une du Seattle Times, le 18 avril dernier, un important quotidien de l’État de Washington, l’image souleva une vive polémique aux États-Unis. D’abord, la photographe Tami Silicio et son mari, tous les deux employés de l’entreprise Maytag située au Koweït, furent congédiés à la demande du Pentagone. Ce dernier clama la violation de la règle imposée par la Maison-Blanche visant le respect du deuil des familles par la non-publication de telles images. D’un autre côté, le Seattle Times demeure convaincu d’avoir pris la bonne décision et son directeur photo, Cole Porter, voit dans l’image de Mme Silicio, une envie de communiquer aux lecteurs une histoire forte. M. Porter soutient que la reconnaissance de la dignité avec laquelle les soldats sont traités au retour de la guerre ne peut être assimilée que par une image choc et évocatoire. D’ailleurs, près de 80 % de son lectorat l’appuie.
Et des photos qui « parlent »
Selon Robert Thompson, professeur en communication à l’Université de Syracuse, la tendance à la « guerre réaliste » s’expliquerait par une prise de conscience de la réalité à laquelle on doit faire face. Réalité morbide, il va sans dire. Selon lui, ce n’est pas la diffusion d’une seule image, aussi horrible soit-elle, qui fera la différence au niveau de l’opinion publique, mais plutôt le flux de ces images. Combien faudra-t-il de photos de prisonniers torturés, de civils assassinés avant que l’on dise : c’est assez I Jusqu’où peuvent se rendre les médias dans leur couverture ? Dans toute guerre, il y a des morts, des blessés et des civils qui souffrent. Aucune censure de l’image, par un pays aussi puissant soit-il, n’effacera cette réalité. Malheureusement, encore aujourd’hui, certains hauts dirigeants politiques et militaires essaient, par le contrôle de l’image, de se gagner la faveur populaire à leurs agressions armées un peu partout dans le monde. Mais contrôler l’image, c’est aussi mentir à la population. Lorsque ceux-ci perdent le contrôle de leur propre censure, leur crédibilité en prend un coup ! Devant un public soudain rassasié d’images morbides, l’indifférence et le risque d’assister à une déshumanisation tant des acteurs que des spectateurs ne sont pas loin. C’est un bien triste résultat …
Source : La Presse, avril 2004



