À regarder comment a fonctionné l’économie mondiale au cours des vingt dernières années, on est frappé par la ressemblance entre ce fonctionnement et une partie de Monopoly rendue dans sa phase finale : les pauvres s’appauvrissent, les riches s’enrichissent et se dévorent les uns les autres (les « dévorés » devenant moins riches ou carrément pauvres) et cela, à une vitesse de plus en plus grande.
C’est ce que nous apprennent certains chiffres publiés récemment : de tous les coins de la terre nous parviennent des données qui démontrent cette tendance à l’accaparement d’une part toujours plus grande de la richesse par la minorité riche.
Par exemple, une récente enquête du Congrès américain révélait qu’aux États-Unis, une demie de 1 % des familles possèdent à elles seules 35 % de la richesse du pays, alors qu’elles en détenaient 25 % en 1963; si l’on prend les 10 % des familles les plus riches, leur part du gâteau s’élève à 72 % aujourd’hui, alors qu’elle était de 65 % en 1963. Inversement, 90 % des Américains, qui en 1963 se partageaient 35 % de la richesse nationale ne possèdent maintenant que 28 % de cette richesse1.
Si on partage selon cette proportion dix millions de dollars entre mille personnes, cela donne la répartition suivante :
- 5 personnes reçoivent $3.5 millions, soit $700 000 chacune
- 95 personnes reçoivent $3.7 millions, soit $39 000 chacune, 900 personnes reçoivent $2.7 millions, soit $3 111. chacune.
On constate donc un écart énorme entre la richesse (si l’on peut dire) de l’immense majorité et celle d’une petite minorité. Le phénomène n’est donc pas exclusif aux pays du Tiers-Monde, déjà tristement célèbres à cause de leurs « contrastes ».
Si les inégalités sont moins visibles dans des pays comme les États-Unis et le Canada, c’est que ces pays accaparent plus que leur part de la richesse mondiale. Par exemple, le revenu MOYEN des Canadiens égale 38 fois celui des Haïtiens ou des Indiens et environ 80 fois celui des Éthiopiens, des Maliens ou des Tchadiens2.
Le jeu de Monopoly aura eu le mérite de nous faire comprendre comment se produit la concentration de la richesse. La recette est simple : « C’est avec de l’argent qu’on fait de l’argent ». Autrement dit : plus t’es riche, plus tu deviens riche, plus t’es pauvre, plus tu deviens pauvre. On voit cela se produire aujourd’hui non seulement entre les pays, mais aussi à l’intérieur de chaque pays.
Quand le gâteau grossit assez vite, les majorités pauvres ou à revenu moyen arrivent à maintenir ou même à augmenter légèrement leur revenu, même si leur part du gâteau diminue.
Mais, depuis la crise qui dure depuis le début des années 1970, le gâteau mondial grossit moins vite. Dans la plupart des pays, le gâteau national est resté de la même grosseur ou a diminué, alors que la part des classes privilégiées a augmenté.
Par exemple, au Brésil, depuis les dix dernières années, les 40 % des Brésiliens les plus pauvres ont vu leur revenu réel augmenter de… 3 %, tandis que celui des 10 % Ies plus riches a augmenté de 170 % !3 En Angleterre, la proportion de personnes vivant sous le seuil de la pauvreté a augmenté de 50 % (chiffres officiels) depuis que Margaret Thatcher est au pouvoir.4
Pour la majorité des gens, les conséquences sont malheureusement plus graves qu’au Monopoly : la faim, la misère et la maladie se répandent, alors que les services sociaux diminuent. Pas étonnant alors qu’éclatent un peu partout des « émeutes de la faim » et que la violence s’empare des sociétés.
Dans un monde où tout s’achète, il est difficile de ne pas « jouer au jeu de l’argent »; or, l’argent fonctionne comme au Monopoly et produit les mêmes résultats : les plus riches raflent tout. La différence, c’est que ceux qui se sont fait « laver » ne peuvent pas se retirer : ils doivent continuer à louer et à s’endetter ils doivent travailler de plus en plus seulement pour « payer la banque »… qui paiera à son tour pour empêcher qui que ce soit de changer les règles du jeu !
Sources:
- D’après un article de La Presse, 27 juillet 1986.
- Selon « Un monde en développement ». ACDI. 1985.
- Sophie Bessis : « La dernière frontière ». Éd. JC Lattès. 1983. p. 103.
- La Presse. 27 juillet 1986.




