NICARAGUA : NE PAS SE VENDRE, NE PAS SE RENDRE

15 février 1986

On nous avait dit que le Nicaragua était devenu une dictature, que la population vivait sous la terreur sandi­niste, surtout depuis l’instaura­tion de l’état d’urgence en oc­tobre dernier. Aussi, c’est avec une certaine surprise que nous avons entendu le Secrétaire géné­ral de la CST (Centrale Sandi­niste des Travailleurs, qui regroupe la grande majorité des syndiqués non-agricoles) nous accueillir dans son pays avec ces paroles : « Allez, parlez à qui vous voulez, rencontrez notre peuple : vous pourrez ainsi vous former votre propre opinion sur ce que nous vivons ». Et c’est ce que nous avons fait.

Nous étions douze membres d’un stage au Nicaragua organisé par le CISO (Centre International de Solidarité Ouvrière), organi­sation de solidarité des centrales syndicales CSN et CEQ. Notre but était de connaître de plus près ce pays et sa révolution sur la­quelle des millions de gens fixent les yeux, les uns avec espoir, les autres avec haine. De prime abord, nous avons été frappés par la normalité du pays : pas de couvre-feu, pas de contrôles rou­tiers, pas de fouilles (sauf lors de notre visite à l’Assemblée Natio­nale). Nous cherchions les signes extérieurs de l’état d’urgence, nous avons trouvé un climat de liberté et ce, malgré l’agression que subit ce petit pays de la part du géant américain.

L’agression et ses conséquences

Cette agression, nous avons été à même d’en observer les conséquences dès nos premiers jours dans le pays, en participant à la récolte du café avec une communauté paysanne d’environ 200 personnes. Presque pas de jeunes hommes ou de jeunes femmes dans les champs : ils sont mobilisés pour la défense. La moitié du budget de la nation est actuellement engloutie par cette tâche imposée par Reagan pour empêcher le Nicaragua de conti­nuer les transformations sociales entreprises depuis le renverse­ment de la dictature.

Et effectivement, les succès spectaculaires obtenus dans les domaines de l’éducation et de la santé au cours de 1980 et 1981 ont été freinés par la guerre d’u­sure (« low intensity conflict », qu’ils appellent ça au State De­partment). Plusieurs personnes de la communauté agricole nous ont dit qu’elles avaient appris à lire et à écrire lors de la campagne d’alphabétisation mais que, faute de suivi, elles ont tout oublié. Dans les zones de guerre, les al­phabétiseurs et le personnel mé­dical constituent les cibles favo­rites des « contras », ces merce­naires que Reagan appelle les « combattants de la liberté ». C’est pourquoi les programmes de vac­cination et d’alphabétisation ont été suspendus dans plusieurs de ces régions.

L’embargo décrété par Reagan contre le pays de Sandino a aussi eu des conséquences graves sur l’économie du pays dont la tech­nologie était essentiellement nord-américaine; si l’on ajoute à cela la chute des prix du sucre et du coton ainsi que le poids crois­sant de la dette extérieure, on comprendra que le pays s’installe dans ce que les Nicaraguayens appellent l’économie de survie ».

« Ils ne passeront pas »

« No passaràn », « ils ne passe­ront pas », est sans doute l’un des slogans les plus populaires ces temps-ci au Nicaragua : malgré les sacrifices imposés par la guerre d’agression, les Nicas sont décidés à défendre leur révo­lution et ses conquêtes. — « Quelles conquêtes ? » avons-nous demandé, voyant des condi­tions de vie qui nous semblaient bien misérables. — « Le droit de parler, de dire notre opinion, de nous organiser librement », nous ont répondu les gens.

Il ne fait pas de doute que la population est majoritairement de cet avis et qu’elle appuie la révolution. Un indicateur de cet appui est la quantité de volon­taires pour la récolte du café, ain­si que nous le signalait dans une lettre récente le P. Henri Coursol, p.m.é., curé dans une zone de guerre.

Un autre indicateur de l’appui populaire au gouvernement san­diniste est la quantité de fusils distribués à la population : le peuple du Nicaragua est un peuple en armes et si ce peuple n’appuyait pas son gouverne­ment, celui-ci ne pourrait se maintenir au pouvoir.

Si le peuple appuie le gouver­nement, c’est qu’il le perçoit comme « son » gouvernement, c’est qu’il est conscient que ce gouvernement fait tout pour ins­taurer le gouvernement « par le peuple et pour le peuple » : les gens s’organisent comme ils ne l’ont jamais fait auparavant, ils s’expriment et réfléchissent comme jamais auparavant. C’est ce qui donne cette énergie débor­dante que l’on sent dans le pays, par exemple dans la préparation des consultations publiques sur le projet de Constitution.

« Jusqu’aux dernières conséquences »

C’est ainsi que les Nicas nous ont dit être prêts à défendre leur rêve de liberté et de dignité. Les forces en présence semblent pourtant démesurées : un petit pays pauvre face à la première puissance mondiale. Mais il ne faut pas oublier l’appui fourni au Nicaragua par les peuples épris eux aussi de liberté et de dignité.

La solidarité internationale a joué et continue de jouer un rôle crucial pour la survie du Nicara­gua : elle a permis de faire connaître la vérité sur ce pays ca­lomnié et vilipendé par les grandes agences de presse : elle apporte un soutien matériel d’ur­gence, surtout dans les domaines de la santé et de l’éducation; par­mi les volontaires qui vont prêter main-forte au Nicaragua, on re­trouve en premier lieu des Espa­gnols et en deuxième lieu… des Américains (comme de quoi il ne faut pas confondre le peuple amé­ricain avec le gouvernement Rea­gan). Pour notre part, à Sher­brooke, nous avons décidé de rendre permanente la cueillette d’« outils pour la paix » qui rem­plissent depuis quelques années le « bateau de l’espoir » qui part de Vancouver pour le Nicaragua en début d’année. Si vous avez des outils ou du matériel qui peut ser­vir davantage là-bas qu’ici, communiquez avec nous au 562-­0481.

par Carmen Riendeau
Comité Estrien pour l’Amérique Centrale

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